Roger Waters au Centre Bell - Un pis-aller triomphal

Pourquoi faire? Pour faire des monceaux d'argent? Parce que les trois autres l'ont fait? Parce que tout un tas de groupes-hommages le font? Parce qu'à la suite de la brève réunion du quatuor lors de l'événement Live 8, il s'est dit: pourquoi pas moi? Allez savoir. Quel que soit le motif, le spectacle de la tournée The Dark Side Of The Moon que Roger Waters présentait hier au Centre Bell était un simulacre. Une reproduction, comme on dirait dans le monde des antiquités. Un fac-similé. Un pis-aller. Un pis-aller tristement triomphal. Pathétiquement délirant de bonheur. Consternant d'extase. Inexplicable de contentement.

Franchement, ça m'échappait. Comment peut-on ainsi ovationner un quelconque salarié qui joue les solos de David Gilmour très exactement comme David Gilmour les jouait sur les disques de Pink Floyd? Je peux comprendre qu'on soit content de voir et d'entendre Roger Waters chanter les chansons qu'il chantait, lui, In The Flesh, Mother, Set The Controls For The Heart Of The Sun, Sheep, Another Brick In The Wall Part II: c'est la même voix. En direct, c'est émouvant. Surtout quand Roger chante et qu'on voit sur l'écran le visage de Syd Barrett, fondateur du groupe, viré fou et récemment décédé. Mais l'intro de guitare de Wish You Were Here, pareille à pleurer? Les arpèges de piano inventés par Rick Wright pour Us And Them, tels quels? Les roulements de batterie de Nick Mason dans Time, roulés par un dénommé Graham Broad? De quoi rendre une foule heureuse? Franchement, ça m'échappait.

Si Waters était le seul survivant du groupe, à la limite, j'admettrais une certaine nostalgie. Ce serait mieux que rien. Mais ça? Du Pink Floyd à la place de Pink Floyd, pendant que les trois autres vaquent ailleurs à leurs activités, pendant que Gilmour joue ailleurs les chansons de son nouvel album? Inadmissible. De la manipulation de sentiments de vieux fans, voilà ce que c'est. Ce n'est pas McCartney qui, même s'il le voulait, ne peut plus chanter avec Lennon et Harrison. Ce n'est pas Roger Daltrey et Pete Townsend qui sont bien obligés de remplacer feu John Entwistle et feu Keith Moon s'ils veulent poursuivre l'aventure des Who. C'est Waters en éternelle chicane avec Gilmour, qui fourgue aux gens The Dark Side Of The Moon comme si c'était l'expérience totale. Poudre aux yeux! Pyrotechnie en pleine poire! Pas grave, les gens n'y voient que du feu. Manoeuvre répréhensible et méprisante: Waters prend les gens pour des cons, et les gens sont d'accord.

Gaspillage de légende vivante, en plus. Quand Roger Waters chantait Leaving Beirut, pièce tout aussi récente que pertinentre, évocation poignante d'une nuit passée par l'adolescent Waters dans une famille libanaise alors qu'il traversait la région sur le pouce, l'homme justifiait son présent. Le texte, reproduit sur l'écran géant sous forme de bulles dans une bédé, posait les bonnes questions sur Bush, Blair, l'intolérance, l'impérialisme, l'incompréhension entre les peuples: j'en aurais pris un spectacle entier, avec quelques relectures transfigurées de ses meilleures de Pink Floyd. Pas le retour du cochon rose volant. Pas le cosmonaute-baudruche perdu dans l'espace du Centre Bell. Pas mes disques imités, fut-ce à la perfection. Et certainement pas le vrai bassiste de Pink Floyd s'avilissant à jouer du faux Pink Floyd.

Collaborateur du Devoir