Vitrine du disque

Sûr qu'on est encore plus fêlés de Brian Wilson que Brian Wilson est (génialement) fêlé lui-même et qu'on n'en finira jamais de se repasser son grand-oeuvre, l'extraordinaire Pet Sounds, qu'il créa en 1966 pour les Beach Boys. Preuve de notre adhésion: on a tout. On a le coffret de quatre disques paru pour le trentième anniversaire en 1986, moult bootlegs avec mille millions de prises alternatives.

On a même gardé le vinyle, fétichistes que nous sommes. La version mono, bien entendu. Eh ben, fadas ou pas fadas, la sortie de ce nouveau boîtier-anniversaire au fini velours, quarantième oblige, nous laisse moins qu'extatiques, pour ne pas dire un brin dubitatifs: a-t-on vraiment besoin, en plus d'énièmes rematriçages des versions mono et stéréo (en 24 bits), de la totale en «Dolby Digital 5.1 Surround Sound»? Quand on pense que Brian n'entend que d'une oreille, on touche à l'absurde. Le DVD boni est cependant bath comme ça se peut pas: le film promo jamais vu de Good Vibrations et surtout la rencontre entre Brian Wilson et sir George Martin autour d'une console sont à chérir.

Chanson

L'ÉTREINTE

Miossec [pias] - Beggar's Banquet

C'est le sixième album du noir Breton, de loin son plus accessible. Magnifiquement accessible. Les arrangements sont si somptueux qu'on en néglige à la première écoute les textes, un comble! Si j'osais, j'écrirais: c'est de la splendide chanson de variétés. Blasphème? Mais non. En même temps qu'on retrouve le Miossec tourmenté (dans Mes crimes: le châtiment), on découvre un Miossec heureux (dans La Grande Marée, notamment), voire optimiste (dans Julia). Le bonheur n'est plus une tare pour le Bruxellois d'adoption, le succès non plus. L'intention d'une certaine séduction mélodique et esthétique est évidente, on est presque sur le terrain d'un Vincent Delerm. Comme quoi on ne peut pas éternellement créer en marge. Il est normal qu'arrivé à la quarantaine, le cher taciturne assume sa place au coeur du portrait de famille de la chanson française et rejoigne par là les grands, qui finissent d'ailleurs le plus souvent par atteindre le plus grand nombre. Que Gérard Jouannest, mari de Gréco et complice de Brel, lui ait fourni la musique de la chanson 30 ans est en cela un sacré symbole.

Sylvain Cormier

Monde

GATI BONGO

Orchestre Baka Gbiné, March Hare Music - SRI

Trop rares sont les fusionnistes occidentaux qui redistribuent une partie des profits de leurs disques à ceux qui leur en ont donné les sources sonores. Martin Cradick et Sue Hart, du groupe anglais Baka Beyound, sont de ceux-là. Seule condition: que seuls les habitants de Banana, un village baka au coeur de la zone forestière tropicale de l'est du Cameroun, décident de leur utilisation. Résultats: la création en 2000 de l'Orchestre Baka Gbiné et l'enregistrement à l'aide d'un studio mobile de Gati Bongo. Il s'agit donc bel et bien d'un disque de musique moderne et non de cueillette. Et un bon! Les membres de l'orchestre ont acquis la maîtrise d'instruments comme la guitare, la basse et la mandoline avec une rapidité étonnante. Doivent-ils constamment être à l'écoute pour survivre? Les Bakas chassent, pêchent et cueillent dans la forêt. Si le disque commence sur un air de polyphonie alors qu'un soliste et un choeur à l'unisson se donnent la repartie, on est quand même loin des yodels traditionnels si caractéristiques. Par la suite, on ouvre sur des rythmes doucement dansants, joyeusement chaloupés, un brin déglingués, surtout acoustiques et très bien harmonisés. Le soleil pénètre au fond des bois.

Yves Bernard

Classique

SALONEN

Moussorgski: Une nuit sur le mont Chauve. Bartók: Le Mandarin merveilleux. Stravinski: Le Sacre du printemps. Orchestre philharmonique de Los Angeles, Esa-Pekka Salonen. DG SACD 477 6198.

Deuxième grand disque orchestral de Deutsche Grammophon ce mois-ci après le Daphnis et Chloé de Myung-Whun Chung. Le Philharmonique de Los Angeles a embarqué avec DG dans le projet de diffusion musicale le plus avancé de l'heure, avec une sélection de concerts accessibles uniquement par téléchargement et d'autres enregistrements, dont celui-ci est le premier archétype, publiés en disque avec la plus-value de l'enregistrement multicanal SACD. Ces disques sont évidemment compatibles pour une écoute en CD stéréo. On retrouve ici Salonen à son meilleur, analytique dans la mise en valeur du moindre détail d'orchestration et démiurgique dans la conduite de son orchestre. Après une version originale haletante d'Une nuit sur le mont Chauve, c'est un Mandarin merveilleux oppressant et un Sacre d'une lisibilité extralucide qui nous laissent pantois: on savoure une écoute riche et détaillée, dont on admire l'intelligence, et en plus, on frémit à chaque instant. Un modèle à suivre...

Christophe Huss

Classique

ROSENTHAL

Chansons du Monsieur Bleu. Aeolus. Deux études en camaïeu. Jean-Paul Fouchécourt (ténor), Orchestre de l'Opéra de Budapest. Dir.: Jean-Luc Tingaud. Sisyphe 003 (Pelléas).

Ces Chansons du Monsieur Bleu ne sont pas celles du furtif gugusse qui, sur nos écrans de télévision, nous invitait à manger des fruits. Elles furent écrites par Manuel Rosenthal en 1932, et si l'éditeur Sisyphe n'indique pas l'année de décès (2003) du chef d'orchestre et compositeur, c'est que ce CD a mis quatre années à franchir l'Atlantique! Merci à Pelléas, le distributeur, de nous le rendre disponible, même si le programme en est très hétéroclite. Les 12 chansons de Rosenthal (c'est lui, «Monsieur Bleu») sur des textes enfantins de son fils sont de petits bijoux traités à la manière de L'Enfant et les Sortilèges de Ravel. Nous évoluons aussi, là, dans le Paris d'Offenbach, de Satie ou de Jean Wiener. Jean-Paul Fouchécourt y est parfait, comme toujours. Les deux études pour cordes et percussions (1969) et le concerto pour quintette à vent et orchestre (1970) nous mènent dans des mondes différents: celui d'un Bartók francisé pour le premier, celui d'un Jean Françaix pour le second. Ce disque n'est pas seulement original, il est excellent.

Christophe Huss

Classique

BEETHOVEN

Symphonies nos 5 et 7. Orchestre Simon Bolivar des jeunes du Venezuela. Gustavo Dudamel. DG 477 6228.

L'apparition du jeune chef vénézuélien Gustavo Dudamel a fait l'effet d'une bombe dans le milieu classique. Âgé de 25 ans, Dudamel vient d'être nommé chef principal de l'Orchestre symphonique de Göteborg. Il est invité partout (sauf à l'OSM, évidemment), et ses apparitions, à la tête de l'orchestre de jeunes qu'il a façonné, déclenchent l'hystérie des foules, même lorsqu'il dirige Beethoven en Allemagne. Admiré par Simon Rattle et Claudio Abbado, il a signé, fin 2005, un contrat avec la Deutsche Grammophon, dont voici le premier fruit. Peut-être en attendais-je trop, mais ce CD m'a épouvantablement déçu, et le finale très enlevé de la Septième Symphonie ne suffit pas à donner le change. En concert, ça marche peut-être, mais au disque, cela ne suffit pas. L'orchestre est certes assez moyen, mais c'est surtout au chapitre interprétatif que les choses ne vont pas. Les mouvements lents, ennuyeux à périr, et des manquements à la tenue rythmique (finale de la Cinquième) prouvent que le bouillonnant «génie» a encore bien du chemin à faire.

Christophe Huss