Spectacles - Le dandy dada de la chanson

Pierre Lapointe a raflé Granby en 2001 comme si la palme d'auteur-compositeur-interprète du concours de chanson lui revenait de droit. Divin. Avec un brin de suffisance dans le ton. «Avant de faire Granby», affirme-t-il sans broncher d'un cil, enfoncé dans mon fauteuil de salon comme s'il avait été moulé pour lui, «je savais que tout allait changer. Que j'arrêterais l'université. Que je donnerais des spectacles. Pour moi, c'était très clair.» Pour le jury, pour tous les observateurs, c'était limpide aussi. Ce blanc-bec à peine sorti de son Outaouais, ce pied-tendre toisant le public avec l'arrogance d'un dandy millésimé 1900 avait du talent. Et du style. Un art de la rime déjà raffiné, une dextérité déjà certaine au piano, un sens déjà aigu de la mélodie et un goût immodéré pour les histoires absurdes à la manière des dadaïstes. Déjà tout ça, si jeune? «Il y a eu trois ans en janvier que j'ai écrit ma première chanson, à 18 ans», de préciser le freluquet, à la limite de l'insolence.

Si ce qu'il propose n'était pas si fascinant, si le démo absolument pro qu'il a distribué aux médias ne contenait pas d'aussi singulières chansons que La Boutique fantastique ou Le Colombarium, on serait tenté de lui flanquer des claques. Et puis non. À causer, on comprend qu'il joue, fait son p'tit Gainsbourg et son p'tit Vian. C'est voulu. Dans l'océan d'authenticité des chanteurs d'aujourd'hui, dans le gros tas de tripes jetées sur la table, il détonne. Agréablement. «Dès le départ, c'est ce que je voulais projeter. L'image du gars blasé, hyper à l'aise. C'est peut-être parce que j'ai étudié en théâtre. J'ai pas mal réfléchi sur le fait de vouloir se montrer sur scène. C'est anormal. Le besoin d'avoir 200 paires d'yeux rivés sur soi, c'est une maladie. Autant entretenir un décalage.»

Quitte à se mettre à dos les chantres du premier degré. «L'ambiguïté me plaît assez. J'ai des chansons baveuses, d'autres sincères. Si les gens ne voient pas ça, tant pis pour eux. Mais les gens ne sont pas bêtes. Ils comprennent que je les chatouille.» Depuis sa ronde de concours — il a d'abord remporté une finale régionale de Cégeps en spectacle, puis le radio-crochet Tout nouveau, tout show de Radio-Canada —, Lapointe multiplie les spectacles. Tournée des lauréats de Granby, soirée aux Oiseaux de passage à Québec, participation au festival AlorsÉ CHANTE! à Montauban, prestation éclair aux Francos de Montréal, résidence d'été au centre culturel de l'Auberge Symmes à Aylmer: de quoi passer aux salles majeures, juge-t-il. À commencer par le Studio-théâtre de la PdA, ce soir et demain. Suivra en novembre, dans le cadre du Coup de coeur francophone à Québec, un programme double avec Philippe Laloux au Petit Champlain. Bientôt la gloire? «Depuis un an, je prépare des repas dans un foyer de personnes âgées. D'ici six mois, je vis de ma musique. C'est décidé.»

Il fera les efforts qu'il faut, se dit-on. Mais non. Pierre Lapointe ne croit pas à l'effort. Du moins à l'effort conscient. «Je travaille par quinze minutes. Deux fois par jour. Ce n'est pas de la paresse. C'est parce que je me connais. Tout se met en place naturellement.» Belle mentalité. On lui souhaiterait une petite rebuffade, tiens, pour lui faire les dents. «L'idée de l'échec ne m'énerve pas. Il arrivera ce qui arrivera.» Doute-t-il jamais? «Je ne douteÉ pas.» Il s'esclaffe. Est-ce lui ou son personnage qui parle? Je ne sais pas. Il sourit et ajoute: «En fait, j'ai une chance inouïe.»