Léopold Simoneau (1916-2006) - Mozart rappelle les siens

Trois semaines, jour pour jour, après la disparition de la grande soprano Elisabeth Schwarzkopf, c'est le ténor mozartien par excellence, le Québécois Léopold Simoneau, qui nous quitte en pleine année Mozart. Il est décédé jeudi dernier à Victoria, en Colombie-Britannique, où il avait élu domicile avec son épouse, la soprano Pierrette Alarie.

Dans les divers hommages rendus depuis la publication de la nouvelle du décès de Léopold Simoneau, samedi, il a beaucoup été question de Mozart. On a naturellement qualifié le chanteur québécois de «ténor mozartien», mais peu a été dit sur la portée de cette définition. Simoneau n'était pas «un ténor qui chantait du Mozart», il était l'incarnation de la symbiose parfaite d'un timbre, d'une élégance et d'un style.

Des «ténors mozartiens», des constellations de ce type, les soixante dernières années en connurent trois: un Slovène, Anton Dermota (1910-1989), un Hongrois, Jozsef Réti (1925-1973) et un Québécois, Léopold Simoneau (1916-2006). Dans les générations suivantes peu de chanteurs peuvent prétendre même approcher une telle quintessence. Le Sud-Africain Deon van der Walt, né en 1958, mort assassiné en novembre 2005, en était sans doute le plus proche.

Mozart et les autres

Avec Schwarzkopf, incarnation parfaite de la Comtesse des Noces de Figaro, et Léopold Simoneau, le titulaire idéal du rôle de Don Ottavio dans Don Giovanni, ce sont deux monuments du chant mozartien de l'après-guerre qui disparaissent au coeur même des célébrations du 250e anniversaire de la naissance de Mozart. Et si un seul air devait caractériser l'art de Simoneau, ce serait à mon avis le «Dalla sua pace», air de Don Ottavio, par exemple dans le disque Le Mariage vocal parfait sur étiquette CBC Records.

Réduire l'art de Léopold Simoneau au seul répertoire mozartien serait une erreur. Tant la carrière que le répertoire de ce chanteur sont intimement liés à la France. Né à Saint-Flavien, au Québec, le 3 mai 1916, Simoneau étudia le chant à Québec, avant de suivre les cours de Salvator Issaurel à Montréal. Ce dernier, un ténor né à Marseille en 1871, avait chanté au tournant du siècle les grands rôles du répertoire français.

À Montréal, Simoneau fit partie de la troupe des Variété lyriques, où il rencontra sa future épouse, Pierrette Alarie. En 1943, il débuta dans Mozart par le petit rôle de Don Curzio des Noces de Figaro sous la direction de Thomas Beecham.

Tournant majeur de sa carrière: les débuts à l'Opéra-Comique de Paris en 1949. Le couple Simoneau-Alarie devient alors la coqueluche des scènes françaises, par exemple au Festival d'Aix-en-Provence, mené par le grand directeur artistique Gabriel Dussurget. À Paris, Simoneau et Alarie glanent une connaissance vaste et précieuse du style français. La voix, tant de l'un que de l'autre, est très bien adaptée aux emplois les plus légers de ce répertoire. Le précieux coffret Original Masters, publié par Deutsche Grammophon en 2004, rend compte du poids du répertoire français dans la carrière de Léopold Simoneau, là encore sublimé en un air emblématique, la romance «Je crois entendre encore» chantée par Nadir dans Les Pêcheurs de perles de Bizet.

Le choix de Paris a été très avisé. De là, Léopold Simoneau rayonne partout en Europe, du Festival de Glyndebourne à celui de Salzbourg, de la Scala de Milan au Covent Garden de Londres. Simoneau a aussi chanté le répertoire italien. Il avait le profil vocal adéquat pour les rôles de ténor léger, tel Nemorino dans L'Élixir d'amour de Donizetti, dont il a enregistré l'air «Una furtiva lagrima», en allemand hélas, expérience étrange qui ne fut sans doute pas oubliée lorsqu'il rédigea en 1962 dans Le Devoir deux articles intitulés «De la futilité des traductions des oeuvres lyriques».

Fin de carrière

Contrairement à la très large majorité de ses confrères, Léopold Simoneau a eu l'immense intelligence de s'arrêter en pleine gloire, en 1970. Depuis le début des années soixante, il avait commencé l'enseignement, à Montréal. Dans les années soixante-dix, il enseigna le chant au San Francisco Conservatory of Music et à l'École des beaux-arts de Banff, avant de s'installer à Victoria, où il fonda, en 1982, avec son épouse Canada Opera Piccola destiné à la formation des jeunes chanteurs canadiens.

Entre 1967 et 1971, Léopold Simoneau avait été adjoint à la direction de la musique au ministère des Affaires Culturelles du Québec. On le crédite de la création de l'Opéra de Québec en 1971. Élevé, avec sa femme, au Panthéon de l'art lyrique en 2005, Léopold Simoneau ne s'était pas présenté à la cérémonie, laissant sa biographe, Renée Maheu, recevoir les honneurs en son nom.

Le caractère tardif de cette reconnaissance était, il est vrai, une quasi-insulte envers un artiste d'un rayonnement international que, seuls, au pays égalèrent Raoul Jobin, Jon Vickers et Maureen Forrester.

À écouter

Léopold Simoneau et Pierrette Alarie. Opera Recitals and Lieder. Deustche Grammophon 7 CD 477 022-2.

Pierrette Alarie et Léopold Simoneau, Le mariage vocal parfait. CBC Records PSCD 2022

Mozart: Cosi fan tutte. Enregistrement Herbert von Karajan (1954), avec Elisabeth Schwarzkopf. EMI 2 CD 5 67064 2.

À lire

Pierrette Alarie, Léopold Simoneau - Deux voix, un art. Biographie de Renée Maheu (Montréal, 1988).

Éviter absolument L'Art du Bel canto, ouvrage (très mal) écrit par le ténor, un livre qui aurait mérité une réécriture compétente et complète.

Collaborateur du Devoir