Sobre Tyner

Lorsqu'il était le pianiste de John Coltrane, McCoy Tyner étonnait par la puissance de son jeu, voire la fureur qu'il injectait dans chaque morceau. Après Coltrane, il a peaufiné ce parti pris pour le dynamisme pendant trois décennies. Aujourd'hui, la sobriété et l'économie ont pris le dessus. C'est du moins ce qu'on a retenu de sa prestation au théâtre Maisonneuve.

Cela a probablement à voir avec l'âge. Lorsqu'on approche les 70 ans, on n'a évidemment pas la même énergie qu'à 20 ans. Qui plus est, on ne ressent pas le besoin, lorsqu'on a fait l'histoire, de prouver quoi que ce soit. D'autant que... C'est bien simple: celui qui, l'autre soir, était puissant, énergique, dynamique, virevoltant, était contrebassiste. Son nom? Charnett Moffet.

Si Tyner était le patron en titre de cette soirée consacrée aux grandes heures de l'étiquette Impulse!, Moffet en était le dispatcher. Il attribuait souvent les solos, les concluait, les animait. C'est le cas de le dire, il était au diapason de ce qu'a été Impulse! et de ce qu'elle demeure.

À ses côtés, il y avait Steve Turre au trombone, Eric Alexander au saxophone ténor, Donald Harrison au saxophone alto, Eric Gravatt à la batterie et Wallace Roney à la trompette. Ce dernier remplaçait Nicholas Payton. Bref, on a gagné au change. Roney se prête mieux aux petits jeux d'Impulse! que Payton.

Et alors? Vu l'affiche, on a eu ce qu'on attendait, sauf que... le monsieur du son ne fut vraiment pas à la hauteur. Remarquez, la décadence sonore qui a marqué cette soirée était peut-être attribuable à des vices techniques. Mais bon, à l'ère du tout-technologique, entendre le solo d'Harrison et ne plus l'entendre le coup d'après, entendre Tyner parfois clairement, parfois pas du tout, a été frustrant.

Tant qu'à être avec Tyner, restons avec lui. Avant lui, mais au Gesù, on est allé voir de quel bois se chauffe Ravi Coltrane, le fils de John. Puis? C'est du petit bois. Oh! pour avoir du souffle, il en a. Et du souffle continu qui plus est. Mais voilà, repasser par où sont déjà passés des dizaines de saxophonistes, c'est franchement lassant. Il a des idées, beaucoup, même. Mais pour ce qui est du style, de la manière dont ces idées étaient déclinées, il faudra justement repasser.

On n'en dira pas autant de l'alliance forgée par les frères Belmondo et Yusef Lateef. Ces trois-là, augmentés d'une formation rythmique classique, nous ont régalés. De bout en bout. À l'évidence, il y a entre eux une connivence aussi fine que profonde. Il y a aussi ce bonheur, cette joie de jouer qui propulse la séduction.

Yusef Lateef... Le bonhomme a 85 ans. Il a tout connu, tout joué. Il a fréquenté aussi bien Hot Lips Page que Coltrane ou Cannonball Adderley. Et alors? Jamais il ne s'épanche sur ce passé pour mieux mettre en relief ce qui le passionne depuis le début des années 60: les musiques arabisantes, les couleurs africaines. L'autre soir, il ponctuait toujours à point des pièces souvent complexes. En fait, il les allégeait. Un vrai bonheur.

Avant l'association Lateef-Belmondo, on s'est plus que régalé avec Masada, le groupe phare de ce véritable génie qu'est le saxophoniste John Zorn. Lui et ses complices étaient non seulement en forme, ils étaient également de bonne humeur. Heureusement pour nous. Parce que lorsque le patron de Masada ne l'a pas à la bonne, l'humeur, on passe un mauvais quart d'heure.

Flanqué de Greg Cohen à la contrebasse, toujours solide, toujours fin, de Dave Douglas à la trompette, qui n'a pas son pareil pour la note à point, et de Joey Baron à la batterie, toujours pertinent, Zorn a signé une performance d'autant plus convaincante qu'elle va rester dans la... mémoire.