Salif Keita: la voix d'un peuple

Salif Keita en concert le 16 avril 2005 à Abidjan, en Côte d’Ivoire.
Photo: Agence France-Presse (photo) Salif Keita en concert le 16 avril 2005 à Abidjan, en Côte d’Ivoire.

Descendant d'empereur, il ne devait pas chanter. Il est pourtant devenu un des plus grands chantres de la planète. Né albinos, il fut d'abord rejeté. Premier de son pays à porter le chant mandingue outre frontière, considéré comme une des figures de proue de la déferlante africaine des années 80, précédant en cela la récente vague malienne, il a pourtant dû attendre son tour, en France, pendant la décennie suivante, lorsque les Ali Farka Touré, Oumou Sangaré, Rokia Traoré et consorts sont devenus l'objet d'une consécration internationale. Après une panne d'inspiration, le revoici à Bamako, redevenu lumineux. Des albums à dominante acoustique: Moffou et M'Bemba en témoignent avec conviction. Le prince a repris ses titres de noblesse et le FIJM lui décerne cette année le prix Antonio Carlos-Jobim.

La voix pure et puissante qui survole la mélopée avec panache, les envolées spectaculaires et imprévisibles, une puissance émotionnelle bouleversante, Salif plonge plus que jamais dans ses racines, dialogue abondamment avec des choeurs autonomes, s'accompagne de nombreux instruments traditionnels. M'Bemba signifie «ancêtre». Les muses sont revenues et son vieux pote Kante Manfila, un splendide guitariste, répond présent alors qu'une réalisation dépouillée de cuivres et de synthés permet à l'interprète d'enfin retrouver sa grandeur.

La rencontre téléphonique s'annonçait donc prometteuse. Cependant, en raison de retards d'avions, l'entrevue a été reportée six fois en deux jours. Finalement joint à son hôtel de Washington, d'où il venait d'arriver de Paris, la voix éteinte, visiblement lessivé par le décalage, je l'ai retrouvé peu enclin à se raconter une énième fois. Au début, les réponses ont été courtes. Pourquoi ce retour à Bamako en 2001? «Je ne suis jamais sorti pour habiter ailleurs.» Qu'y a-t-il de changé au Mali? «La démocratie, c'est sympa.» Le fait d'être revenu a-t-il transformé votre musique? «Plus ou moins. Je n'aime pas que mes albums se ressemblent.» Mais le fait d'avoir complètement réalisé un album dans votre studio chez vous pour la première fois a bien dû influencer un peu? «C'était plus facile et plus économique. On n'avait pas à sortir de là.» Ne chantez-vous pas maintenant des textes plus optimistes qu'auparavant? «Il le faut puisque je ne parle pas d'autre chose que de paix et d'amour.» Quelles sont vos pièces préférées sur M'Bemba? «C'est comme me demander de choisir parmi mes 11 enfants.»

Heureusement, mon interlocuteur a fini par s'allumer en parlant du bouillonnement de la créativité malienne, de ces jeunes musiciens qui peuvent maintenant se développer plus librement à l'extérieur des grands orchestres ou des sociétés officielles. Un conseil à leur endroit? «Je leur dis d'être plus naturels dans leur musique.» Cette vérité, le grand prêtre l'applique parfaitement dans son chant.

Collaborateur du Devoir

- Salif Keita au Spectrum ce soir à 18h.