Brad Mehldau - E.S.T. - Kenny Garrett - Chris Potter - Trio, saxos et funk

Brad Mehldau qui parle français? Qui s'amuse un brin avec la foule? Qui joue près de 3h30 et propose cinq rappels à un public qui n'en espérait même pas tant? C'est à sa façon que le pianiste américain a exprimé mercredi, en ouverture du FIJM, son plaisir de recevoir le prix Miles-Davis que lui a décerné l'organisation: en jouant longtemps et au plus niveau qui soit.

Ouverture réussie donc pour cette 27e édition du festival. Généreuse sans tomber dans la facilité: Mehldau a mis de côté ses habituels hits (Exit Music par exemple) pour offrir un peu de nouveau. Des compositions inédites, plusieurs reprises de l'album Day is Done, quelques autres puisées ailleurs dans sa discographie. Partout, le trio du pianiste a montré pourquoi plusieurs le considèrent comme le plus important du jazz actuel.

Cohésion, sensibilité, justesse du traitement harmonique, mélodique et rythmique, qualité des improvisations, capacité de déconstruction de vieux standards et construction de nouveaux puisés dans le rock (She's Leaving Home et Day is Done ont marqué la soirée, la dernière se déployant sur plus de 20 minutes), aisance tant dans les pièces rapides que les ballades (pas un bruit dans la salle pendant la poignante The Folks Who Live on the Hill), on cherche quoi redire, sinon que le nouveau batteur du groupe (Jeff Ballard) n'a pas encore tout à fait appris à «doser» sa présence au sein du groupe, comme s'il cherchait à éblouir son patron. Un bémol mineur, du reste.

Autre trio apprécié des amateurs (le Spectrum était pratiquement plein — et bruyant — samedi soir), E.S.T. donne dans un jazz plus atmosphérique que celui de Mehldau. Plus «tripatif», aussi. Ses compositions et improvisations cherchent la beauté: économie de notes au service de la mélodie. Pureté scandinave, quoi. Tout est dans le climat. Et dans le groove, aussi. E.S.T maîtrise ainsi l'art du climax, de la montée en douce. Pour cela, le groupe s'aide beaucoup de petits effets électroniques (piano et contrebasse): c'est souvent judicieux, mais le recours est devenu un peu systématique — et dérangeant — en fin d'un spectacle autrement captivant.

Kenny Garrett ne fait aucune économie de notes, lui. Au contraire, il en déverse des torrents entiers, un flot ininterrompu qui frappe avant même que le rideau ne soit levé (dimanche, au Spectrum). Du feu dans les doigts, bop décliné à train d'enfer, notes incandescentes qui titillent le suraigu, une énergie brute relayée par tous les membres de son quartette.

Le saxophoniste est brillant. Mais après une heure de déferlement, on cherche notre souffle. On trouve que les musiciens martèlent beaucoup. Que cette musique terriblement puissante manque de nuances. Et que Kenny Garrett n'a pas l'air particulièrement désireux d'être gentil: il n'a pas dit un mot du début à la fin du concert. Jouer et rien d'autre, dans le tapis si possible.

Cela tranchait avec l'attitude autrement invitante de Chris Potter, pro du ténor qui se produisait vendredi au Gésu. Il joue fort et vite, ça oui, tout est puissance chez ce type, mais il sait modérer ses ardeurs au profit de la musicalité. Jazz de haute voltige, tout en tension tendue puis relâchée.

Le membre régulier du quintette de Dave Holland possède une attaque irrésistible au ténor, dont il exploite à fond tout le registre. Et son quartette (Fender Rhodes, guitare électrique et batterie — l'excellent Nate Smith —) est bien soudé: les uns passent les solos aux autres et tout le monde relève la barre d'un cran chaque fois. Intense et jouissif en tout point.

Il faut dire que la mythique Family Stone et son cortège de «Rock and Roll Hall of Famer» avait bien mis la table ce même vendredi, un peu plus tôt au Métropolis. Dans un tout autre registre, bien sûr, mais la sensation était la même: plaisir brut. Funky jusque dans l'habit, la Family. Ça brûlait de la semelle sur le dancefloor, de gros sourires partout.