Etta James - Cat Powers - Eric Bibb - Vivre ou pas, telle est la question

C'était évident dès ses premiers pas sur la grande scène de Wilfrid, samedi soir, dans sa démarche, prudente mais néanmoins fière et sexy à 68 ans: Etta James a décidé qu'elle vivrait. Coûte que coûte. Non, toutes ces années d'héroïne n'ont pas eu raison d'elle. L'obésité morbide non plus: trois ans après l'opération qui l'a dégraissée de la moitié de son poids, la «blues mama» resplendissait, même si ses jambes trop longtemps sollicitées ne la portaient pas longtemps.

Ça ne l'empêchait pas, aux moments opportuns, de se lever de son siège et, penchée sur le Hammond B-3, d'onduler des hanches de la plus suggestive manière. Ça ne l'empêchait pas de raconter une histoire pas racontable à propos de la vie en tournée dans les années 50 avec feu Johnny «Guitar» Watson, et encore moins de chanter.

Chanter? Rugir, oui. Grondements formidables où se mêlaient douleur, hargne et... désir. Désir de vivre, désir de chair: cela s'entendait autant dans ses immortelles à elle (I'd Rather Be Blind, Tell Mama, At Last) que dans les immortelles d'autrui (Hard To Handle, One More Day, I Can't Turn You Loose, toutes d'Otis Redding). Quand André Ménard, sans flafla, s'est avancé pour lui remettre la statuette en forme de vieux micro du prix Ella-Fitzgerald, elle a non seulement embrassé l'objet, mais elle l'a léché. J'ai alors pensé à Janis Joplin, qui la vénérait (et reprit Tell Mama). Morte d'overdose d'héroïne. Si elle avait survécu, elle aurait ressemblé à Etta James. Émouvante, victorieuse. Et un brin cochonne.

Survivre? Dimanche au Spectrum, on ne savait pas trop ce qu'a décidé là-dessus Charlyn Marshall, surnommée Chan (prononcez Shawn), alias Cat Power, sinon qu'elle a cessé de boire en février: c'est elle qui l'a dit, précisant que ce n'est pas facile et qu'on devient un smoking freak.

Pour le reste, la vie, la carrière surtout, c'est demeuré flou. Faire la Cat Power ou pas? Elle semblait vouloir à certains moments, s'en contreficher à d'autres, en être carrément dégoûtée à d'autres encore. Il y avait de poignantes portions de chansons (surtout les récentes, The Greatest, Living Proof, Empty Shell, Love & Communication) où sortait d'elle une plainte déchirante en même temps qu'une joie presque enfantine d'être là, et il y avait des chansons abandonnées à mi-course sur des «Prrrrrt!», grimaces dédaigneuses. Il y avait cette guitare dont elle se servait souvent comme d'un repoussoir, comme pour signifier aux gens: «Voyez, je ne sais pas jouer, en plus je déconne, et vous m'aimez quand même?»

Oui, tous ces gens l'aimaient, saboteuse ou pas, et le faisaient savoir bruyamment, tellement que ça la déconcertait, elle qui aime tant déconcerter.

À la fin, quand elle ne se plaignait pas de la réverbération de sa voix dans son moniteur de scène, elle cabotinait. Et envoyait des baisers à la volée. À 34 ans, moitié moins qu'Etta James, Cat Power est une contradiction avec une frange sur le front.

Eric Bibb, lui, ne se posait pas de question sur le bien-fondé de sa présence. Sa vie de chanteur-guitariste «revivaliste» de blues de racines, il la vivait, voilà tout. De manière si éclatante de bonne humeur, en faisant résonner avec un tel naturel les arpèges décantés des Son House, B.B. King et autres «heroes dead and gone but still living on», qu'on était comme lui: heureux. Simplement. Les trois ovations, obtenues en lever de rideau d'Etta James, n'étaient pas usurpées.

Collaborateur du Devoir