Spectacle - Pour l'amour de la guitare et de la samba

La galère du film Cité de Dieu fut un peu la sienne. Il y campait d'ailleurs le rôle d'un chauffeur de bus. Mais sa vie ferait aussi un bon scénario de film hollywoodien car, après la déchéance du quotidien dans une favela, Seu Jorge (Jorge Mario Da Silva de son vrai nom) est devenu l'un des chanteurs les plus prometteurs du Brésil. Il revient à Montréal cette semaine (après une visite en douce en septembre dernier) avec son band de quatre musiciens chaleureux, dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.

Cette belle gueule de 35 ans à la tignasse ébouriffée semble avoir connu plusieurs vies, d'où peut-être sa voix pleine de maturité, grave et berçante. Né dans un quartier pauvre de Rio de Janeiro, où il a cumulé les petits boulots dès l'âge de 10 ans, il perd de vue sa famille qui se disloque après la mort tragique de son frère, qui a reçu trois balles dans la tête au cours d'une altercation, un carnage banal pour le quotidien carioca de l'époque. C'est à la suite de ce drame que Seu Jorge se retrouve à la rue. Il a 20 ans.

Son amour de la guitare et de la samba sera sa planche de salut. Il l'apprend d'abord en autodidacte, puis auprès de Paulo Moura. En 1998, il se joint au groupe Farofa Carioca, qui le fait connaître sur la scène nationale, puis adopte

le hip-hop radical de Planet Hemp, avant de se lancer dans l'aventure solo sur le mode beaucoup plus soft et léger de la samba, de la bossa nova et des déclinaisons infinies de la musique populaire brésilienne.

Son premier album, Samba esporte fino, produit par Mario Caldato (producteur des Beasty Boys), est élu album de l'année au Brésil en 2001. Ses influences musicales lui viennent de plusieurs artistes très différents, mais avant tout des chanteurs de samba, qui ont empli sa vie dans la favela, tels Joao Nogueira (qui a composé pour Elis Regina et Clara Nunes) et Zeca Pagodinho.

Son expérience théâtrale lui ouvre la porte du cinéma. En le choisissant pour un rôle dans Cité de Dieu, le réalisateur Fernando Mireilles lui ouvre la voie jusqu'à Hollywood. Seu Jorge a même tiré un disque de son drôle de personnage dans le drôle de film The Life Aquatic with Steve Zissou. Il y joue un matelot qui entonne à tout bout de champ des airs de David Bowie en portugais — c'est lui qui les a adaptés et il paraît que Bowie lui-même est tombé sous le charme... après avoir d'abord refusé de lui en céder les droits. Deux autres productions cinématographiques à venir le mettent en vedette, l'une tournée en Irlande, l'autre au Venezuela.

Seu Jorge mène donc aujourd'hui un grand train de vie, mais il n'a pas oublié la misère, l'exclusion et surtout le dénigrement. «Dans la favela, le complexe d'infériorité est très présent, parce qu'on grandit sous les insultes,

a-t-il confié à un quotidien brésilien, dont le texte a été repris par le Courrier international en mai dernier. On nous dit qu'on est moches, noirs et sans éducation. [...] Il faut beaucoup de choses positives pour parvenir à penser un jour: non, il n'y a rien de vrai dans ce qu'ils racontent.»

Pour Cru (2004), il a suivi le conseil de son producteur et ami, Jérôme Pigeon, DJ de la Favela Chic à Paris, qui lui a suggéré d'explorer un registre plus intime. Il s'y met à nu. Cette simplicité, on la retrouve aussi dans ses spectacles live. Cru exprime son saudade, terme portugais qui désigne une forme de nostalgie joyeuse, à propos du quotidien, de la favela, des amours. Sur l'album, il se réapproprie la chanson Don't, d'Elvis, parce que celui-ci, dit-il, a volé la musique des Noirs. Il reprend aussi le Chatterton de Serge Gainsbourg, en souvenir de son séjour en France et parce que le thème du suicide qu'aborde la pièce est une réalité qui ne touche pas les Brésiliens, si miséreux soient-ils.

«Même déprimé, à quoi bon se suicider, disait-il à un journaliste de Chicago en 2005. [...] Peut-être que nous sommes fous, mais nous croyons toujours qu'il y a de l'espoir.» À l'espoir, donc.

Seu Jorge, le 3 juillet au Spectrum, à 18h.