Musique classique - Les rêves de Claude Vivier

L'entente signée entre l'Opéra des Pays-Bas et Opus Arte, éditeur britannique de DVD, nous permet de faire revivre en DVD, dans Rêves d'un Marco Polo, le nectar de l'oeuvre du compositeur québécois Claude Vivier.

Rêves d'un Marco Polo se veut un «opéra-fleuve en deux parties». Il ne s'agit pas d'une composition constituée en tant que telle, puisque, si la première partie, Kopernikus, est une partition achevée de Vivier (1948-1983), Marco Polo est une réalisation de Reinbert de Leeuw, chef spécialiste de Vivier, et de Pierre Audi, dramaturge et metteur en scène.

Leeuw et Audi ont fait reposer leur Marco Polo sur un agencement thématiquement cohérent de diverses oeuvres vocales ou instrumentales de Vivier. La réunion de Kopernikus et de Marco Polo, qui forme ce spectacle intitulé Rêves d'un Marco Polo, est, en DVD, enrichie d'un documentaire remarquable de Cherry Duyns sur le compositeur.

Une synthèse visuelle

Le DVD est bien plus que la documentation visuelle banale d'un spectacle marginal. La réalisation théâtrale et scénique, sa captation pour l'écran et son édition DVD bénéficient d'un luxe que l'on rencontre très rarement sur le marché du DVD d'opéra.

Pierre Audi et Reinbert de Leeuw ont affranchi leur spectacle du carcan de l'opéra, tout comme Vivier lui-même avait fait sortir Kopernikus de ce cadre. Rêves d'un Marco Polo est présenté dans un immense hangar, sorte de lieu de stockage d'une usine désaffectée. On y voit certes le public y entrer et applaudir, mais la caméra en fait fi. La captation vidéo ne souffre d'aucune contrainte, les plans sont parfaits, serrés, précis et variés. Les caméras semblent se mouvoir avec le spectacle lui-même et en saisissent étroitement tous les revirements, toute la magie. L'ensemble bénéficie en DVD d'une finition, d'une précision des éclairages, d'une netteté de l'image (16/9) et du son tout simplement parfaites.

Kopernikus, en français, en allemand et dans une langue imaginaire, est un ouvrage étrange, morcelé, mais dont les morceaux épars forment comme un puzzle onirique, qui à terme — au bout d'environ cinquante minutes, sur «que le ciel se découvre à toi» — s'agrège en un étrange accomplissement hymnique. Cette marche lente est fort bien incarnée sur le plan visuel par le narrateur collectant lentement des ampoules de couleurs vives en énumérant une liste de philosophes, aboutissant au nom de Copernic, dont l'évocation déclenche une lumière blafarde.

Le livret de Vivier est agencé en une suite de tableaux, lors desquels un personnage, Agni, voit apparaître sept êtres qui l'ont marqué: sa mère, Lewis Carroll, Merlin, Mozart, la Reine de la nuit, Tristan et Isolde, et Copernic. Composé pour un nombre restreint d'instrumentistes, placés sur scène ou surplombant les chanteurs, Kopernikus est une immense méditation et divagation onirique qui mise sur le pouvoir quasi hypnotique de son étrangeté. Autant dire que cela ne ressemble à rien mais que l'expérience déconcertante et exigeante finit par captiver le spectateur qui y met du sien.

Marco Polo

Si Kopernikus, apparemment épars mais foncièrement inéluctable, a été déterminé comme tel par Vivier, on pouvait craindre que le Marco Polo ficelé a posteriori ne pâtisse de l'effet mosaïque qui a présidé à sa constitution. Il n'en est rien, et l'effet de lent cérémonial s'y retrouve parfaitement, malgré des intermèdes purement instrumentaux.

Tout d'abord, filmé dans le même cadre et avec les mêmes moyens, le spectacle en lui-même est somptueux. Ensuite, Marco Polo bénéficie de la connaissance intime de l'oeuvre de Vivier démontrée maintes fois par Reinbert de Leeuw.

Le voyage est un thème inhérent à la création chez Vivier. Voyage vers l'ailleurs (géographique ou non), voyage matérialisé par sa passion pour Bali, mais voyage aussi «au fond de moi-même», comme le résumait finalement le compositeur. Marco Polo, incarnation du voyage, hante la fin de la vie de Claude Vivier. Marco Polo, «chercheur incompris», en bute à une langue inventée et en quête de Zipangu, cet ancien nom du Japon, qui a donné son nom à un volet du Prologue pour un Marco Polo, composition de 1981, et à une pièce pour cordes.

L'idée de génie des concepteurs est d'amorcer le spectacle non par Prologue pour un Marco Polo, mais par un fragment de Crois-tu en l'immortalité de l'âme?, l'ultime oeuvre (inachevée) de Vivier écrite en 1983. Entendre ces paroles: «Vous savez que j'ai toujours voulu mourir d'amour, mais... comme c'est étrange cette musique qui ne bouge pas... je n'ai jamais su aimer» est assez vertigineux, s'agissant d'un compositeur assassiné en 1983 à Paris, lors d'une séance de sadomasochisme, par un prostitué cocaïnomane alcoolique! Un assassinat qu'il avait quasiment prédit — de manière moins glauque, certes — dans sa dernière lettre, dont le texte se place comme un couperet à la fin du spectacle. Le voyage se referme en effet en miroir par cette même composition inachevée, cette fois dans son intégralité.

Marco Polo est le parcours vertigineux d'un être seul, ce Lonely Child à l'enfance sans racines qui ne put déclarer, comme les ultimes paroles qu'il destine à Marco Polo dans le Prologue: «Je franchirai serein le seuil de la terreur», mais qui cherchait la lumière (Wo bist du, Licht!), avec la «lancinance» fatale avec laquelle Mahler, à la fin du Chant de la terre, répète le mot «ewig», ce mot qui aspire à l'éternité.

Collaborateur du Devoir