Festival d'été de Québec - Un homme de principes...

À quelques jours de l'ouverture du Festival d'été de Québec, nous avons rencontré l'un de ses invités les plus fascinants, le pianiste Gonzales. Entretien avec une grosse tête qui s'assume... et qui s'y connaît en piano.

Québec — Le parcours de Gonzales est atypique à plus d'un titre. Diplômé en musique à Montréal, il a été du groupe torontois Son avant de quitter le pays en 1998 pour Berlin, où il a tâté du rap et de l'électro. De Daft Punk à Renaud Letang (le producteur de Manu Chao), les collaborations avec de grands noms se sont multipliées. On le retrouve à Paris, où il a réalisé les derniers Philippe Katerine, Feist et Jane Birkin en plus de se commettre dans un album de piano tout simplement génial.

Sorti sous étiquette No Format!, Solo Piano voit la rencontre entre des influences jazz et celles de Ravel et de Satie. «On peut l'écouter passivement et activement. La moitié des gens n'ont pas la volonté ou le temps d'écouter de la musique activement. Solo Piano, ça peut plaire aussi à ceux qui écoutent de la musique dans le bain, pour se détendre, pour faire l'amour.»

Intitulées Gogol ou Basmati, les 16 pièces sont une collection de rythmes dépouillés, d'impressions imagées. On redécouvre le piano. Et le compositeur. «Je me suis rendu compte que, pour toucher plein de gens comme mon acupuncteur, par exemple, ça me prenait quelque chose de plus direct. Et j'ai su que j'avais la bonne formule parce que ma grand-mère, quand elle l'a entendu, m'a dit: "Enfin, tu fais de la musique." Avant, pour elle, ce n'était qu'un exercice d'ego en forme de disque.»

Principe n° 1: réconcilier succès technique et populaire

Les prétentions du milieu de la musique reviennent comme un leitmotiv au cours de l'entrevue. «Je ne suis pas très convaincu par le niveau de la musique d'aujourd'hui, comme vous avez dû le sentir. Je trouve qu'à l'époque on avait un rapport avec la musique qui était beaucoup plus direct et simple et qui mettait plus l'accent sur la maîtrise et la volonté de plaire aux gens», lance cet artiste de 34 ans qui dit se sentir comme un «grand-père» auprès des musiciens de sa génération. «Je ne sais pas comment les deux se sont séparés. La maîtrise technique est devenue un truc d'intellectuels. Quant à la popularité... »

Et de s'en prendre aux artistes qui simulent la profondeur, «qui se cachent derrière leurs morceaux, qui se ferment les yeux et ne regardent pas le public en faisant semblant d'être sincères». Dès lors, Gonzales a voulu que son spectacle de piano soit aussi «entertaining» que possible. La vidéaste Ninja Pleasure (à qui l'on doit la magnifique pochette de Piano Solo) a assorti le récital de projections montrant les mains du pianiste en pleine exécution. «Elle s'est inspirée des clubs de jazz, où il y a un miroir derrière le pianiste. Enfin, on peut voir ce qu'il fait! Elle a voulu faire ça dans une installation un peu plus moderne. Moi, ça me fait penser à un film muet. J'ai l'impression d'accompagner un film muet de mes mains.»

Le public européen est tombé sous le charme. Sur scène, en plus de s'exécuter au piano, Gonzales s'amuse avec son personnage et fait rire. «Les gens que j'admire font beaucoup plus que de la musique. Madonna, Prince, Frank Sinatra, Maurice Ravel. Ce sont des gens très conscients de leur image et, à partir du moment où ils ont fait leur musique, un autre travail a commencé.»

Principe n° 2 : vouloir se rendre intéressant

À l'inverse, déplore-t-il, la plupart des artistes font semblant de ne pas vouloir se rendre intéressants. Gonzales, lui, a décidé qu'il assumait. «Quand je suis parti pour l'Europe, je me suis dit: cette fois, je vais me préparer. Je me suis occupé de beaucoup plus que la musique: l'image, le personnage, le message, les médias, et je vois maintenant que c'est peut-être aussi important, et peut-être plus important que la musique. [...] Je veux penser comme un artisan et un businessman plutôt que comme un artiste.»

Lorsqu'on lui demande si cela relève de la tromperie, il rétorque que la question n'est pas là. «Moi, je ne mets même pas en question les règles. La règle, c'est que l'image est importante. Après, on peut discuter pendant des heures du pourquoi. [...] Ma musique n'est pas commerciale du tout. Je ne fais pas de compromis dans ma musique. En fait, ma musique est très personnelle.»

Le pianiste le dit ouvertement: il est «très ambitieux» et ne veut se frotter qu'à ses semblables. Ainsi, de tous ses collaborateurs des dernières années, c'est Aznavour «le mégalo» qui l'a le plus inspiré. «J'ai bossé avec lui pendant huit semaines et il nous a virés au dernier moment. Mais en même temps, c'était bien de voir quelqu'un de cette génération, qui est une légende. C'était un mégalo horrible, il nous a insultés, c'est vraiment un monstre. Mais un monstre génial. Quand j'ai été viré, ça m'a fait énormément plaisir, juste pour que je rentre dans son histoire comme ça.»

On peut être en désaccord avec l'homme sur bien des points, mais une chose est certaine: Gonzales sait où il va. Reste maintenant à savoir si le public le suivra.

Collaboratrice du Devoir