Garou repasse à la banque

Luc Plamondon, pas moyen d'y couper, fait chanter à Garou sa dernière création à numéros (bancaires), un drame à coups de chaussons intitulé Trahison: «Quand / Ton meilleur ami te trahit / C'est pire qu'une femme qui te trompe / Pire qu'un père qui te renie / Ou qu'un frère qui t'oublie... » Eh ben savez-vous qui est le meilleur ami en question? Eh ben je vous le donne en mille: c'est Pierre Garand lui-même. C'est le Garou des clubs que le Garou des stades n'en finit plus de trahir avec toutes ces chansons écrites d'avance, chantées d'avance et propulsées d'avance au sommet des palmarès, tellement formatées qu'on a l'impression de les avoir toujours connues... et détestées.

Tout ça me rend triste car j'aime Garou le showman formidable. J'aime le gars, chic type. C'est pour lui, par affection et admiration, que d'album en album, j'espère, envers et contre toute logique de marché, le meilleur. Je me dis que la musique qu'il aime depuis l'adolescence, tout ce qu'il y a de Joe Cocker, de Wilson Pickett et d'Otis Redding en lui, comme la lave d'un volcan, doit exercer une telle pression interne que ça va fatalement exploser à la face du monde et qu'alors Garou fusionnera succès et dignité avec un album de soul et de rhythm'n'blues immense, irrépressible et imparable. Mais non, il faut croire que c'est à vie qu'il a signé son pacte avec le Malin et qu'en échange de succès garanti auprès d'un grand public majoritairement féminin, il continue d'appliquer avec les mêmes experts-faiseurs de tubes passe-partout la même recette qui lui assure d'autres tubes passe-partout. C'est pourquoi on trouve encore ici autour de Garou le même Pascal Obispo, le même Jean-Jacques Goldman, le même Jacques Veneruso, le même Tino Izzo, le même Aldo Nova, etc.

À la fin, j'essaie de me résigner et me dis que c'est sur le compte de Garou que je me suis trompé depuis le début, que ce sont les Plamondon, Angelil et compagnie qui ont eu raison de voir dans le chanteur de clubs un chanteur de stades et que Garand-Garou n'a jamais rien souhaité d'autre que de charmer les multitudes avec des chansons creuses mais gonflées comme des dirigeables, du moment qu'elles mettent sa voix géante en valeur, avec ce que ça suppose de crescendo monstrueux et de refrains en béton armé. On en a douze exemples de plus.

Et puis non, je demeure triste et déçu. Et un peu fâché, tiens. Surtout quand je lis que ce disque est plus rock. Plus rock, ces chansons à tempo rapide, grossies de guitares à power chords? De l'esbroufe, oui: c'est au mieux du mauvais Johnny Hallyday, où il manque la conviction naïve de l'affreux Jojo pour rendre les âneries sentimentales crédibles. Et c'est précisément là-dessus que je tique, que je persiste à tiquer. Pour avoir rencontré les deux, je sais ceci: Johnny y croit, Garou n'y croit pas. Johnny, c'est du grand guignol qui ne sait pas que c'est du grand guignol. Garou, lui, assume ses choix en toute connaissance de cause, et c'est bien ce que je lui reproche. Et c'est bien pourquoi, à chaque nouveau disque, moi aussi, je me sens un peu l'ami trahi.

Collaborateur du Devoir