Spectacle - Fièvre musicale

Graal, Night Fever, Porteur d'Ô!, My Fair Lady: les spectacles musicaux ont de plus en en plus la cote. À tel point que des écoles forment maintenant des interprètes spécialisés et multidoués, tout à la fois chanteurs, danseurs et comédiens.

Le Belge Franco Dragone (à la mise en scène) et la Française Catherine Lara (au livret et à la partition) créeront ensemble à Montréal, en mars 2007, une nouvelle comédie musicale inspirée de la légende du Graal. Les auditions pour les rôles commencent dans quelques semaines et se poursuivront en juin. Pas besoin d'avoir consulté le mage Merlin pour savoir que la plupart des finissants et des diplômés du programme d'interprétation en théâtre musical du Collège Lionel-Groulx s'y présenteront. Ce cégep est la seule et unique école publique québécoise de formation spécialisée dans le domaine.

«Les programmes comparables n'abondent pas non plus sur le continent», dit fièrement Mario Vigneault, directeur et cofondateur du programme reconnu officiellement par le ministère de l'Éducation depuis un an seulement, mais en version expérimentale depuis le début de la décennie.

Les dernières auditions collégiales ont eu lieu à la mi-mars. Le jury a examiné des dizaines de dossiers, invité une quarantaine de candidats pour en retenir moins de la moitié pour l'année 2006-2007. Habituellement, une moitié de cette moitié, soit environ une douzaine de jeunes adultes, termine la formation très exigeante.

La sélection se fait sur la base du dossier scolaire et des auditions. Les candidats présentent une saynète, répètent une chorégraphie de groupe et interprètent deux chansons en français, une ballade et une pièce plus rythmée. La description sévère des exigences donne le ton. Le candidat doit se le tenir pour dit: «La durée maximale sera respectée par les juges»; «Le pianiste présent pourra refuser l'accompagnement de tout candidat qui enverra des partitions non adéquates ou en retard»...

Les prochaines présentations publiques des finissants auront lieu du 20 au 24 mai au cégep. Ils offriront Mirage, une création d'Isabelle Cauchy sur des musiques de Matthieu Baudet, un diplômé du programme de musique en 2005, avec douze interprètes, huit concepteurs et une ribambelle de techniciens.

«La barrière de la langue est capitale dans le métier, note alors Mario Vigneault. À moins d'être parfaitement bilingue, il est difficile de faire carrière en français et en anglais. Nous visons donc le marché québécois, segmenté en deux parties, avec le théâtre musical, plus près du théâtre et la comédie musicale, plus près de la chanson populaire. À New York ou sur d'autres marchés, les artistes ont habituellement une majeure dans une spécialité. Nous essayons plutôt de former des interprètes complets et polyvalents, des gens capables de danser, de chanter et de jouer»

L'Académie Johanne Raby forme aussi des artistes complets, multidoués. Fondée il y a plus de trente ans, longtemps concentrée sur le chant, l'école privée s'ouvre à la comédie musicale francophone depuis la fin de la dernière décennie. L'établissement compte plusieurs vedettes, dont Caroline Néron et Andrée Watters, parmi ses anciens.

Après trois ans de classes, les académiciens ont offert leur propre production de fin de parcours (Broadway: de la folie à la passion) au Lion d'Or de Montréal, il y a deux semaines. «Nous formons des chanteurs parfaitement adaptés au créneau particulier de la comédie musicale», dit sans fausse modestie la fondatrice de l'établissement, Johanne Raby. «Les gens de théâtre ont tendance à penser qu'on peut devenir chanteur comme par magie. C'est faux. D'ailleurs, dans les grandes villes de la comédie musicale comme New York ou Londres, beaucoup des vedettes de nos spectacles musicaux ne passeraient même pas l'étape des auditions.»

Comédie, théâtre ou spectacle musicaux?

Quoi qu'il en soit, ces deux preuves pédagogiques montrent que la scène québécoise bouge et se transforme. Bon an mal an, le Québec propose une bonne demi-douzaine de spectacles importants du genre Chicago, Rent, Don Juan, Les Dix Commandements ou Dracula.

Depuis 2001, Les productions Libretto, nées à Joliette, ont offert de plus petites formes comme Les Parapluies de Cherbourg, L'Homme de la Mancha, Roméo et Juliette, de la haine à l'amour et puis Frères de sang, repris en ce moment à la Compagnie Jean-Duceppe. Libretto, intégré à l'empire Spectra, copilote maintenant avec la firme belge Lancelot Productions le plus ambitieux projet Graal, la légende musicale qui devrait tourner dans le monde, en Asie d'abord, puis en Europe.

Et ça continue. Le Théâtre Saint-Denis inaugure officiellement demain le spectacle Night Fever, dirigé par René Simard. Au Capitole de Québec, cet hiver plus de 30 000 personnes sont déjà tombées sous le charme de la production voulant «redonner ses lettres de noblesse» au disco.

«Nous avons un niveau d'excellence impressionnant au Québec dans la production de spectacles musicaux, dit M. Simard. J'ai toujours été un fan du genre qui a été inventé en Angleterre et aux États-Unis. J'ai peur que cela sonne prétentieux, mais je dois le dire quand même: le Québec a trouvé sa propre façon de faire dans ce domaine en allant bien au-delà de la musique, en offrant des spectacles complets et souvent audacieux. Certains spectacles québécois ont carrément dépoussiéré le genre», ajoute-t-il en en passant la pommade sur le travail des metteurs en scène Gilles Maheu (Notre-Dame-de-Paris), Michel Lemieux et Victor Pilon (Delirium, pour le Cirque du Soleil).

D'ici à l'automne, M. Simard va rajouter quatre pages à son c.v. déjà épais comme un annuaire téléphonique. Après Night Fever, il dévoilera son travail de metteur en scène sur Dalida, une vie (en mai au Capitole), présentera à nouveau Elvis Story en tournée et reprendra Génération Motown dans la Capitale. Au total, ses productions ont déjà attiré bien plus d'un million de spectateurs. Monsieur spectacle musical, c'est donc lui, et il rêve maintenant de monter une création entièrement neuve et originale plutôt que des spectacles inspirés de musiques populaires connues.

Denise Filiatrault, la «reine du timing», est aussi de plus en plus la princesse des planches musicales. Elle a empêché le Théâtre du Rideau-Vert en faillite technique de couler à pic grâce à sa production Cabaret, il y a deux saisons. La nouvelle directrice artistique de l'établissement de la rue Saint-Denis tentera de refaire le bon coup à compter du 16 mai avec sa version de My Fair Lady, adaptée de la pièce de George Bernard Shaw et du film de Gabriel Pascal (Pygmalion).

«Pour moi ce n'est pas une question de genre, mais de qualité, explique Mme Filiatrault. Je choisis les oeuvres en fonction de la qualité du livret. Cabaret se déroule sur fond de montée du nazisme. My Fair Lady remet en question les rapports à la culture. Ce sont des divertissement musicaux, des spectacles pour tous, mais avec une qualité indéniable. C'est ça qui m'intéresse d'abord et avant tout.»

À Toronto, la métropole canadienne du genre et la troisième ou quatrième capitale des musicals dans le monde après New York, Londres et peut-être Chicago, toute la place ou presque appartient aux productions de style Broadway, des spectacles à grand déploiement coûtant généralement plus de cinq millions, rentables au bout de plusieurs années d'exploitation. Par contraste, le spectre québécois fait se côtoyer des mégaspectacles et de toutes petites formes.

Samedi, la Maison de la culture Mercier recevait la dernière d'une tournée québécoise d'un an de Porteur d'Ô!, de Martin Ferron sur le thème de la marchandisation des êtres et des choses. «C'est un spectacle musical engagé, explique le créateur. Le grand public peut apprécier les chansons et l'histoire, mais, en même temps, retrouver des questionnements fondamentaux sur la société et le monde.»

L'an dernier, M. Ferron a remporté le concours de Petite Vallée en composition. Il déplore aussi la marchandisation des spectacles musicaux. «L'accent médiatique est mis sur le coût d'une production, le nombre de danseurs ou de musiciens, les vedettes et le star-système, dit-il. Très bien, mais de quoi parle-t-on? Quel est le message? Il me semble qu'un artiste insignifiant ne produit que de l'insignifiance...»

Mme Raby critique aussi la préférence accordée aux têtes d'affiche du théâtre. «La comédie musicale québécoise vend des noms, mais pas nécessairement des talents, dit-elle. Il faudra faire plus confiance aux professionnels du secteur si on veut rehausser la qualité des productions.»

Denise Filiatrault ne s'en cache pas: elle embauche des vedettes dans les rôles-titres. Par contre, elle accepte facilement de recruter des danseurs et des chanteurs sans trop d'expérience théâtrale pour le gros de la troupe. René Simard a surtout fait appel à des travailleurs de l'ombre. Il note tout simplement la richesse du bassin d'artistes de talent à sa portée en racontant avoir reçu 150 personnes pour les cinq rôles principaux de Night Fever et pas moins de 250 personnes pour Génération Motown. La barre des 300 devrait facilement être franchie avec Graal...