Concerts classiques - Jeux de rôles

Quelques mois après Musica Antiqua Köln et Reinhard Goebel, les Idées heureuses présentaient, vendredi, leur réalisation de L'Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach. Par réalisation, on entend, avant toute considération interprétative, le choix de l'instrumentation, l'oeuvre ultime de Bach se prêtant à toutes sortes d'incarnations, du clavier seul au grand orchestre.

Ces choix délicats ont été confiés à Natalie Michaud, directrice artistique adjointe des Idées heureuses, dont elle est aussi la flûtiste. L'adjonction aux cordes et au clavier d'instruments à vent est dans l'air du temps. Solution originale: le 1er contrepoint est énoncé par un quatuor de flûtes de grande classe. Le thème migre de l'aigu au grave, les cordes entrant en miroir (du violoncelle au violon) dans le 2e contrepoint. Les flûtes reprennent le flambeau au contrepoint IV, avec une belle mise en valeur des voix médianes.

La magie cesse par la suite, avec plusieurs séances d'accord des cordes, qui cassent la concentration et l'unité de l'exécution. Si j'ai bien compté, L'Art de la fugue des Idées heureuses est un cheminement d'une heure et quart où on s'arrête trois fois pour s'accorder. Dans l'interprétation, les interventions des cordes ne peuvent se comparer à celles de Music Antiqua, ne serait-ce qu'en raison de la sécheresse du violoncelle de Marcel Saint-Cyr. Il n'est pas le contrepoids au violon d'Olivier Brault, dont on a besoin.

Dans la compréhension et la clarification de la partition, il n'y a, par contre, rien à redire. Les moments magiques, on en retient quelques-uns, quand, enfin, les claviers sont mis à contribution: calme saisissant et concentration du Canon 17 par Luc Beauséjour, luminosité absolue des deux contrepoints rectus-inversus (XII et XIII) et flamboyant contrepoint final, dans lequel, en majesté et avec un effet impressionant, Geneviève Soly révèle à l'orgue de la Salle Redpath la conclusion écrite par Alexandre Pierre François Boëly.

De l'intéressante mosaïque de vendredi nous avons surtout retenu cette magnificence et la force de persuasion que peuvent avoir un clavecin ou un orgue. Les solutions les plus simples sont souvent les meilleures...

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Serge Fourcand - Inscrit 14 février 2006 16 h 56

    Le don de sympathie

    Cette critique, intéressante et enrichissante, frappe surtoout par le don de sympathie qui éclaire l'auditeur privilégié qu'est le critique musical. A celui-ci, je dis merci et bravo.
    S.F.