Musique classique - Match des étoiles

L'arrivée conjointe au catalogue DVD des intégrales des symphonies de Beethoven par Herbert von Karajan et de Mahler par Leonard Bernstein est un événement pour tous les amateurs de musique orchestrale. C'est aussi une occasion de comparer deux styles et de se remettre en mémoire certaines valeurs.

Faisons-nous l'avocat du diable un instant. Karajan? Bernstein? Cela fait 15 ans qu'ils sont morts, on fait bien mieux aujourd'hui, tout cela ne fait que caresser la fibre nostalgique et n'a aucun intérêt. Gravissime erreur... Le premier mérite de ces deux coffrets de DVD édités par Deutsche Grammophon est de remettre un certain nombre de points sur les i. Vingt ans après l'accession de Karajan à sa tête, l'Orchestre philharmonique de Berlin des années 70 est un instrument, un «corps organique sonore» (Klangkörper) d'une puissance, d'une dynamique, d'un fondu au chapitre des cordes à nul autre pareil. Cet orchestre continue encore aujourd'hui à surfer sur cette réputation alors que, constitué essentiellement de mercenaires surdoués, il n'a plus rien de cette culture-là. D'ailleurs, cette éducation orchestrale n'est guère reproductible à une époque de chefs entre deux avions et d'orchestres encadrés par des règles de fonctionnement qui font passer la pause-café avant le finale de la Troisième Symphonie de Mahler.

L'Américain à Vienne

Puisque nous évoquons Mahler, parlons de Bernstein. Contrairement à ce que laissent à penser les indications affichées sur le coffret, l'intégrale des symphonies de Mahler par Bernstein ne met pas sur un pied d'égalité les orchestres de Londres, d'Israël et de Vienne. C'est une quasi-intégrale de Bernstein à la tête du Philharmonique de Vienne dans laquelle la Deuxième Symphonie est celle du Symphonique de Londres (CD Sony) et où Le Chant de la terre a été enregistré avec le Philharmonique d'Israël.

Cette mise en perspective est d'importance car l'intégrale témoigne d'un moment historique de l'interprétation musicale: une série de rencontres fusionnelles où un Juif américain né à Lawrence, Massachusetts, imprégné de la musique de Mahler, va à Vienne pour faire retrouver à l'un des plus grands orchestres du monde une tradition perdue.

La succession du purgatoire suivant la mort de Mahler (1911), du bannissement de sa musique par les nazis et d'une inertie viennoise à se rattacher au boom Mahler des années 60 avaient laissé le Philharmonique de Vienne orphelin du compositeur qui avait marqué la vie musicale au tournant du siècle. Bernstein, entre 1971 et 1976, lui a tout réappris. On notera qu'à la même époque, le Philharmonique de Berlin n'était pas dans de meilleurs draps, le phénomène Mahler étant passé complètement au-dessus de la tête de Karajan. Berlin, élève moins doué en la matière, n'avait pas trouvé de mentor, les tentatives de l'Anglais John Barbirolli se soldant par des incuries orchestrales inimaginables.

Une étiquette accolée sur la boîte nous vante le «meilleur Mahler» de Bernstein. C'est en tout cas le plus excitant dans une intégrale artistiquement plus égale que celle, tardive, publiée en disque par Deutsche Grammophon. On y trouve une véritable exaltation collective, des phrasés mordants et surtout une vraie culture sonore. Mahler n'est pas moulé dans le confort du son viennois. Au contraire, Bernstein dévoile à Vienne le Mahlerklang (son mahlérien), brassant âpreté, sarcasme et douceur. À l'exception de la Deuxième Symphonie (Sony) et de la Huitième Symphonie (DG), aucune de ces bandes n'avait fait l'objet d'une publication discographique antérieure.

Comme l'intégrale Beethoven de Karajan, celle-ci avait cependant été disponible en disque laser vidéo il y a 15 ans. Contrairement à l'intégrale Beethoven-Karajan, il s'agit ici de concerts majoritairement filmés au Musikverein de Vienne avec un luxe de moyens visuels et une image très définie. Le son est très bon, même s'il plafonne parfois un peu dans les déchaînements sonores. Les acheteurs du coffret découvriront dans un DVD supplémentaire trois documentaires fascinants, voire bouleversants: des répétitions des Symphonies nos 5 et 9 et des explications de Bernstein sur la Neuvième et Le Chant de la terre.

Le monde de Karajan

Les caméras de Humphrey Burton ont saisi Bernstein sur le vif dans la fièvre d'une communion emblématique de ce chef qui disait: «Diriger, c'est comme faire l'amour. Mes musiciens sont mes amants.» Les caméras mobilisées par Karajan pour son projet Beethoven sont là pour servir son image et montrer son emprise sur l'orchestre.

Karajan entame ici, dans ces films réalisés en studio entre 1967 et 1972 et très majoritairement en 1971, un processus qui le conduira 12 ans plus tard à maîtriser toute la chaîne de réalisation visuelle (le studio de montage était dans sa cave) au point de ne plus montrer les instrumentistes. Quand on lui demandait alors pourquoi on ne voyait plus de musiciens dans ses films, il répondait: «Parce qu'ils sont laids!»

L'égocentrisme de Karajan face à la générosité naturelle, naturellement sympathique mais non moins exigeante de Bernstein ne doit pas cacher le fait que nous sommes en présence de documents majeurs. Cette intégrale jamais publiée en microsillons ou en CD correspond à la période à laquelle Karajan dirigeait les yeux fermés pour cultiver la cohésion de son orchestre. Celui-ci apparaît comme une «armée musicale», d'ailleurs rangée comme une armée musicale (cf. la Troisième Symphonie) et sonnant comme telle. Il n'y a surtout pas ici d'individualité dans la collectivité mais un son collectif, arc-bouté sur les cordes. Ce son incomparable a été travaillé dans la fusion et la puissance, ce que traduit l'image au début des Troisième et Neuvième Symphonies.

Ces films ont été réalisés à la suite de ceux tournés par Henri-Georges Clouzot sur Karajan. Le chef a appris du maître et s'est ici arrogé la supervision artistique. Certaines mises en scène (Troisième et Sixième) peuvent faire sourire, mais le coffret témoigne, comme celui de Bernstein, d'une conjonction entre chef et orchestre qui n'a plus guère cours actuellement. Et tant pis si, par-delà la mort, Karajan réussit encore à amener les graphistes à écrire son nom de la même taille que celui de Beethoven alors que, pour Bernstein, on vend avant tout une intégrale Mahler!

Collaborateur du Devoir

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KARAJAN

Beethoven, Les Neuf Symphonies, Orchestre philharmonique de Berlin, Enregistrements 1967 à 1972, DG 3 DVD 073 4107.

BERNSTEIN

Mahler, Les Neuf Symphonies, Adagio de la Symphonie n° 10, Le Chant de la terre, Orchestre philharmonique de Vienne

(+ Orchestre symphonique de Londres et Orchestre philharmonique d'Israël), 1971 à 1976,

DG 9 DVD 073 4088.