Chanson - Six cordes, un bon band et deux heures de show

Il aura fallu trois albums à Catherine Durand pour que l'occasion lui soit donnée de présenter son propre spectacle. «C'est pas la peine de se presser», écrit-elle en exergue de l'album Diaporama. Oui, les choses finissent par arriver. N'empêche que ça fait plaisir quand elles arrivent.

Pour la photo, nous convenons tous trois, le photographe, elle et moi, qu'avec une guitare, ce serait bien. Pour le symbole. Catherine Durand, peut-être plus encore que le timbre tendre et les mélodies caressantes, c'est un strumming de guitare acoustique. Ce mouvement régulier, zing-zing-zing, zing-zing-zing, si régulier qu'on dirait un courant de vive rivière. Ou une route qui défile. Ou une balançoire pour deux.

Je sors ma vieille Norman. Il manque la corde de mi aigu. Sans importance, dit le photographe: simple accessoire. Catherine tique: elle ne veut pas que ça se voie. Si elle était chanteuse et rien que chanteuse, le détail serait anodin. Quand on est auteure-compositrice-interprète s'accompagnant à la guitare, créant à la guitare, aimant la guitare au point d'avoir eu son propre épisode dans le cadre de la série Les Acoustiques à Musimax, le détail devient d'une importance cruciale. Une corde qui manque, ça ne fait pas sérieux. Ça fait semblant. Comme dans les films d'Elvis. Une solution est trouvée: elle pose avec la guitare tenue debout et de côté. Dignité sauve.

Avoir eu un banjo, les cinq cordes auraient suffi et le bonheur de Catherine Durand aurait été fait. «Le banjo, c'est trop cool, s'exclame-t-elle. Moi, depuis toujours, quand j'entends une toune qui commence au banjo, je suis gagnée.» Elle en apprend justement le maniement, ces jours-ci. Merci à Ginette et à la tournée Tous les garçons, toutes les filles, qui a promené tout l'automne et une partie de l'hiver, dans la tradition du «songwriter's workshop» américain, les uns et les autres par groupes de cinq, selon les disponibilités. Catherine Durand en a encore le regard tout brillant. «Je continuerais pendant des années. Anytime. C'était parfait. La plus belle chose qui pouvait m'arriver. Imagine. Tu joues chacune quatre de tes chansons, pas de stress, t'accompagnes les autres, les autres t'accompagnent, tu te découvres des affinités. T'as Mara [Tremblay] et Marie-Annick [Lépine, des Cowboys fringants] qui te font un duo de cordes magnifique sur Diaporama! Tu joues de la guitare avec Diane Tell et t'en reviens pas! Et puis t'as Ginette qui te prête son banjo!»

Mon banjo, ma première

Un banjo, elle en a désormais un bien à elle. Acheté avant les Fêtes. «La tournée avec les filles, ça m'a déniaisée à fond sur le plan musical. Moi, je ne m'étais jamais vue comme une vraie musicienne parce que je ne lis pas la musique. Je n'avais jamais accompagné personne; mais là, la liberté était tellement grande que je pouvais m'essayer à d'autres instruments, me lancer dans des solos, sortir de ma zone de sécurité en pleine confiance. Une expérience marquante.»

Au chapitre des expériences neuves et potentiellement marquantes, elle vivra mercredi prochain au Cabaret Music Hall sa toute première «première médiatique». Après trois albums unanimement encensés par la critique (deux fois mon disque de l'année!), après quelques notables succès à la radio (Peu importe, Encore là), une véritable rentrée montréalaise était la moindre des politesses. «J'ai fait plein de premières parties, des programmes doubles, les FrancoFolies plusieurs fois, mais jamais un show complet dans une vraie salle avec mon éclairagiste, mon sonorisateur, mes affaires. D'où un certain stress... »

Une vraie première avec une vraie campagne de pub. Zone 3, la boîte de Dracula et de tout un tas d'émissions de télé, qui avait mis des sous dans la promo de l'album Diaporama, a été conséquente une fois le spectacle à l'horizon. Pleines pages dans les hebdos culturels, pub télé pendant trois semaines à RDI... on n'a jamais senti derrière Catherine une telle poussée. Sacré contraste avec le parcours sans suite des deux premiers albums chez Warner. «Le problème, avec une multinationale, c'est que tout est décidé à Toronto. Il fallait toujours expliquer comment ça se passait au Québec. À Zone 3, ils m'ont parlé tout de suite des chansons. Qu'ils connaissaient.»

Chansons d'indéniable qualité, faut-il ajouter? Le dernier Catherine Durand est fait main de douce pop d'allégeance folk, chansons dont on s'éprend pour ne plus se déprendre. Sur Diaporama, à vrai dire, tout est à chérir, avec surcroît d'affection pour Aujourd'hui, Souvenir de toi et l'émouvante chanson-titre. Ce qui n'est pas peu dire quand on pense que J'irai jusqu'au bout, Nous sommes, Vague de froid, Je promets, Je sais déjà, fichtrement belles aussi, ne se trouvent pas sur l'album: la première est interprétée par Isabelle Boulay sur le récent Tout un jour; les quatre autres sont au coeur du premier disque de Stéphanie Lapointe, l'élue de Star Académie pas comme les autres. «C'est juste une manière de pratiquer mon métier, qui est d'abord de mettre au monde des chansons. Ça reste mes bébés quand même.» Elle rit de s'entendre ainsi parler mais assume la métaphore maternelle. «Je ne les laisserais pas aller n'importe où. Je choisis la famille d'accueil. Je les surveille. Je m'assure qu'ils soient bien nourris.»

En retour, les chansons lui remplissent l'écuelle. Le seul titre confié à Isabelle Boulay (choisi en piste complémentaire du single en duo avec Johnny Hallyday) lui vaut une petite rente. «Je suis assez fière de ça. On n'est pas beaucoup de filles au Québec à écrire des chansons pour d'autres filles. Il y a Louise Forestier depuis un moment, Sylvie Paquette et moi depuis pas longtemps, et ça me semble sain. Si j'étais interprète, je ne voudrais pas avoir des chansons écrites juste par des gars. Simple question de point de vue.» Comme pour la guitare sans mi aigu. Question d'authenticité.

Collaborateur du Devoir