Concerts classiques - La guerre en chaussons

Il fallait s'y attendre. À une époque où la guerre se fait abstraite et pseudo «chirurgicale», en se matérialisant par de petits points blancs constellant un écran vert en direct sur CNN, on peut en arriver à ce qu'une «symphonie de guerre», composée en 1943 par Chostakovitch, devienne un aimable divertissement sonore un peu bruyant et policé qu'on écoute vaguement comme on regarderait, en chaussons, ce non-spectacle verdâtre à la télévision.

Mais la guerre de Chostakovitch est une sale guerre, une boucherie. C'est celle du siège de Leningrad et de l'holocauste. Son univers sonore est peuplé de cris, de déchirements et de grincements de dents (mouvements I, II et III), auxquels succède un profond abattement (IV), puis une forme de résignation (V). Rien de tout cela avec Kent Nagano, dont la Huitème, d'une passivité esthétisante lassante, parfaitement incarnée par un OSM d'une grande cohésion, participe d'un mouvement de décontextualisation de la musique de Chostakovitch, dont Valery Gergiev est un autre apôtre. Mais Chostakovitch et «musique pure», ça ne rime pas.

Il a fallu attendre 40 minutes, et le 3e mouvement, pour entendre certains accents ayant quelque rapport avec l'oeuvre cauchemardesque du compositeur russe. Le reste (à part l'ultime rappel de l'horreur dans le 5e mouvement) ressemblait à une finale du Superbowl que l'on disputerait avec un ballon de plage. On attend autre chose de notre nouveau directeur musical que d'être un chef «propre en ordre», comme on dit à Genève, capitale romande du plus emblématique des pays neutres...

Les spectateurs qui sont venus pour Radu Lupu ont été gâtés. Dans une incarnation parfois visionnaire (deuxième mouvement), constellée de gestes pianistiques invraisemblables, comme des notes émergeant çà et là de la ligne, en écho de l'orchestre, ou des pianissimi effleurés, il a livré une étude sur la résonance dans le Concerto l'Empereur de Beethoven. On écoutait cela bouche bée en remerciant Kent Nagano d'avoir adapté son tempo à celui du soliste dans le volet central. À l'heure où j'écris ces lignes, je n'en suis toujours pas revenu.

Collaborateur du Devoir