Musique - Un «retraité» fort actif

Désormais, Oliver Jones est comme Count Basie et Dizzy Gillespie. À l'instar de ses deux célèbres aînés, notre pianiste n'a pas supporté longtemps la masse de temps libre que produit illico le passage au statut de retraité. Tenez, cette semaine un DVD dont il est l'unique et grand sujet sera publié avant que les 10 et 11 février il prenne le chemin du Théâtre Maisonneuve. Explications.

Au début des années 2000, Jones décide de mettre la musique entre parenthèses. Comme c'est souvent le cas avec les musiciens de jazz qui ont tourné sans cesse pendant plus de quarante ans, Jones en a eu marre d'être en décalage horaire. Qui plus est, après avoir signé passablement d'albums et enregistré avec les artistes qu'il admirait, le contrebassiste Ray Brown, le guitariste Herb Ellis, le trompettiste Clark Terry et d'autres, la sempiternelle question un tantinet existentielle s'est posée. Laquelle? Suis-je encore pertinent? Musicalement parlant, évidemment.

Puis, comme chaque jour se distingue du précédent et du suivant, un jour de l'hiver 2004 le 25e anniversaire du FIJM s'est pointé à l'horizon. De l'administration de ce dernier, une requête a été formulée: Oliver accepterait-il de jouer? «Ma première réponse fut non.» Une quinzaine plus tard, la requête fut bonifiée. Et si Oscar Peterson était de la partie? «Je leur ai demandé un temps de réflexion. En fait, vingt minutes plus tard j'ai rappelé pour dire oui.»

Entre ces deux pianistes existent des points communs qui n'ont pas d'équivalents dans le monde du jazz. Ils aiment Teddy Wilson, Art Tatum, Nat King Cole. Ils ont grandi dans le même quartier: la Petite Bourgogne. Surtout, ils ont eu le même professeur: Daisy Peterson, la soeur d'Oscar.

Adolescent, «Oscar était mon modèle à tous égards. Je voulais être comme lui. Plus tard, lorsque je suis devenu professionnel, mon admiration pour lui n'a jamais diminué. C'est un musicien immense. Puissant. Alors, avoir la possibilité de jouer avec lui... Dans les premiers mois de ma retraite je me suis mis au golf. J'adore ce sport. Je vivais en Floride six mois par année, mais bon... Jouer avec Oscar, c'était réaliser un rêve.»

Le 10 juillet 2004, le spectacle fut non seulement enregistré mais également diffusé. «Le lendemain, mon agent m'a appelé pour me signaler que certains producteurs s'étaient manifestés pour savoir si je mettais fin à ma retraite et dire que, si c'était le cas, ils seraient intéressés. J'ai laissé aller.»

Puis une ou deux semaines plus tard, «Pierre [Gravel, l'agent d'Oliver] m'a téléphoné pour me dire que les demandes pour des shows ne cessaient d'affluer. J'ai réfléchi. J'ai pensé au golf. J'ai surtout regardé mes mains. J'ai pianoté et constaté que l'arthrite ne les avait pas attaquées. Alors j'ai rencontré Pierre et lui ai dit d'organiser une tournée à condition que celle-ci ne compte pas une centaine de shows et plus, comme c'était le cas auparavant.»

Au début, il est arrivé avec un plan «de soixante spectacles et plus, mais après discussion on a ramené cela à une cinquantaine. N'ayant plus tellement envie de courir le monde, je n'ai pas voulu aller en Espagne et en Pologne. Bref, je me suis remis au travail en faisant attention à ce que le rythme soit bien différent d'avant. Après tout, j'ai 72 ans.»

Conclusion, le programme de cette année est bouclé. Celui de l'an prochain est déjà bien rempli. Celui de 2008 commence à l'être. La retraite pleine et entière est révolue.

Jouer, jusqu'à la fin

Il est donc arrivé à Oliver ce qui était arrivé à Gillespie et Basie, voire Sonny Rollins. Soit faire ce que Duke Ellington, Charles Mingus et surtout Art Blakey estimaient que tout musicien de jazz se doit de faire. Cela se résume à un mot: jouer, jusqu'à la fin.

À ce principe, Blakey adhéra à un point tel qu'il allait jusqu'à agresser ceux parmi ses collègues qui hésitaient, paressaient ou prenaient le tout de haut. Pour ce batteur redouté et redoutable, un musicien de jazz est digne de ce nom à condition qu'il joue constamment et n'importe où. Un jour de 1954, alors que Thelonious Monk était habité par un caprice, Blakey lui asséna un coup de poing en formulant des noms d'oiseaux pour mieux conclure ainsi: «Le jazz est un art dont les caprices sont exclus. C'est un art que tu as le devoir de transmettre.»

Lorsque Duke Ellington entreprit l'enregistrement de New Orleans Suite, l'immense Johnny Hodges, saxophoniste alto, était alors très malade. Mais comme l'homme était un symbole de ce que Blakey défendait, Ellington alla le chercher à l'hôpital pour qu'il prenne la direction du studio. Là, Hodges brossa un solo sur une pièce justement baptisée Blues For Johnny Hodges. Après quoi il décéda.

On pourrait multiplier les exemples du même type, parler de Paul Desmond et de Charles Mingus, d'Art Pepper et de George Cables, de Stan Getz et de Kenny Barron, de ce que font aujourd'hui Frank Morgan, Hank Jones, Houston Pearson et Oliver Jones. Et toujours on fera le même constat: la nécessité qu'ils éprouvent de transmettre un art, une culture. Les mauvaises langues diront que c'était et que c'est pour l'argent. Qu'on sache qu'Ellington, Gillespie ou Mingus hier, Jones ou Peterson aujourd'hui pouvaient ou peuvent vivre de leurs rentes.

Toujours est-il que l'an dernier Jones est allé dans les écoles. «Je trouve important d'aller à la rencontre des jeunes pour discuter du jazz avec eux», dit-il. Et pour continuer à le sculpter.

Le Devoir