«Dracula -- Entre l'amour et la mort» au Saint-Denis - Du bon sang, du bon sens!

À tout hasard, ayant eu par le passé quelques dents contre Bruno Pelletier, grand tartineur de beurre devant l'éternel, j'avais en tête des titres avec des crocs: j'aimais bien «Exsangue», je ne détestais pas «Édenté». Advenant le pire, j'avais «Comment saigner son public». Seulement voilà, après cinq minutes, pour ainsi dire à mon corps défendant, j'étais gagné. Mordu. Ce «Dracula — Entre l'amour et la mort» que proposaient hier au Saint-Denis en première médiatique montréalaise messieurs Pelletier et consorts s'annonçait fameusement bon. Il l'était.

J'ai tout de suite aimé que Grand-Lui (la marionnette grandeur nature des spectacles de Bori, maniée magistralement par Louis Gagné) assure la narration. Une narration, enfin! Combien de fois, dans les opéras-pop à la Plamondon, nous sommes-nous plaints de l'absence de structure narrative! Pas de problème avec Grand-Lui, majestueux et captivant: on comprenait d'emblée comment le prince Vlad Tzepès était devenu Dracula, sa quête d'amour sur cinq siècles était justifiée, et tous les personnages qu'il allait rencontrer en ce début de XXIe siècle étaient dûmentprésentés: sa belle Ehlemina réincarnée en Mina (Andrée Watters), le journaliste Jonathan amoureux de Mina (Sylvain Cossette), le pote photographe et junkie Renfield (Daniel Boucher), l'idéaliste petite amie Lucy (Gabrielle Destroismaisons) et son père homme de science Van Helsing (Pierre Flynn).

Le destin de chacun s'est joué de manière étonnamment intéressante malgré l'inéluctable issue (oui, il y a morsures, pieux enfoncés, damnation, vengeance et réunion des amants): tout contribuait à rendre le déroulement fascinant. À commencer par la distribution. L'avouerai-je? Bruno Pelletier tient là le rôle d'une vie. Il y a mis du travail, de l'étude, de la réflexion, ça frappait: il avait défini son Dracula comme la cause de tous les maux du monde, et le possédait dans toutes les nuances de la cruauté et de la passion. Mieux, il ne poussait pas tout le temps la note jusqu'au troisième balcon: le gaillard a appris la retenue, et s'en trouvait plus que jamais crédible.

Autour de lui, un casting audacieux payait: Boucher était saisissant de vérité en épave droguée, Flynn immense en fugure paternelle tragique, Destroismaisons parfaite en ingénue vampirisée, Watters dangereuse à souhait. Seul Cossette me semblait mou du genou en amoureux transi, de loin meilleur chanteur qu'acteur. C'était d'ailleurs assez vrai de tout le monde: les portions dialoguées, certes nécessaires, sonnaient un peu faux, mais avaient la qualité d'être courtes. On savait gré à Richard Ouzounian d'avoir confié l'essentiel de son livret à Grand-Lui.

Sous l'impulsion de Pelletier, âme et moteur du projet depuis des années, on avait l'impression que chacun s'était surpassé. Le parolier Roger Tabra a servi l'histoire au lieu d'abonder dans son habituel pathos. Pareillement, les musiques de Simon Leclerc ajoutaient à l'ambiance plutôt que d'aligner les tubes. Décors simples mais inventifs, éclairages et projections idéalement complémentaires, écrans relayant les images de caméras au plafond et ailleurs, la plupart des éléments de la mise en scène d'Erick Villeneuve et Gregory Hlady impressionnaient sans éblouir.

À Pelletier le gros du risque et le gros du mérite: sa vision de Dracula, à quelques longueurs et quelques maladresses de chorégraphies près, se révèle une éclatante réussite qui, pleine de bon sang comme de bon sens, nous aura éclaboussés jusque dans nos préjugés.

Collaborateur du Devoir

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«Dracula - Entre l'amour et la mort»

Théâtre Saint-Denis jusqu'au 5 mars