Concerts classiques - Alfred Brendel, art et concentration

Avec l'«effet Brendel», Monsieur Familiprix aurait beau faire «ah-ah» devant une assemblée de cacochymes tousseurs, il ne fourguerait pas un flacon de Robitussin. En deux regards assassins et un petit topo avant la sonate de Schubert, Alfred Brendel a réduit un Théâtre Maisonneuve plein comme un oeuf au silence complet. Cette atmosphère de «messe musicale» lui est nécessaire pour, dans le silence, façonner son univers. Il y entre au fur et à mesure que le concert avance, se laissant de plus en plus aller à de petits chantonnements.

Si Brendel crée sa bulle, dans laquelle il invite les auditeurs à le rejoindre — en silence! — c'est parce que le rétrécissement progressif de son répertoire a amené le pianiste invité de Pro Musica à se rapprocher de plus en plus du noyau de la musique, tant dans la sélection des oeuvres que dans leur interprétation.

De ce point de vue, le choix d'hier soir approchait le nectar de chacun des compositeurs: Mozart à travers deux oeuvres denses, dont l'un des sommets de sa production pianistique, la Fantaisie en ut mineur; Haydn avec la fameuse Sonate n° 60 (Hob XVI:50), publiée neuf ans après la mort de Mozart, auquel le profond Adagio rend hommage; Schubert, enfin, avec une sonate de 1826 dont le propos du mouvement initial est entièrement méditatif.

On retrouve dans le balancement du Molto moderato schubertien le côté un peu obsessionnel du premier volet de la Sonate Hob XVI:42 de Haydn. Quarante ans, seulement, séparent la composition de la fantaisie de Mozart et de la sonate de Schubert. Le raccourci est d'autant plus vertigineux que Brendel maintient une forte cohésion stylistique et esthétique dans ce cadre-là — une esthétique pré-romantique, qui dépasse le classicisme et refuse les éclats du romantisme.

Dans cet univers, Schubert est un héritier de Haydn. Le parallèle se tire au niveau des mouvements initiaux de la Sonate en sol du premier et de la Sonate en ré du second, mais aussi entre le mouvement lent de Schubert et celui de la Sonate en ut . L'urbanité est un dénominateur commun de ces mondes musicaux. Les écarts dynamiques, déja neutralisés par l'acoustique de Maisonneuve, sont légèrement aplanis, dans les deux premiers mouvements de Schubert, comme au début de la Fantaisie K.475 de Mozart, à laquelle Brendel enchaîne, sans pause, le Rondo en la mineur. La danse, dans les deux derniers volets schubertiens, est civilisée, le trio central du 3e mouvement prenant même d'étonnantes teintes onirico-nostalgiques.

L'art de Brendel est à son comble dans ces micro-dosages dynamiques, dans l'égalité des traits, dans la transition entre les épisodes (Adagio-Allegro de la fantaisie de Mozart), dans l'architecture des mouvements lents et dans les pirouettes finales des sonates de Haydn. Cet art exigeant demande la plus extrême concentration de la part des auditeurs. Brendel l'a obtenue de la part des Montréalais. Son petit regard complice à la fin de la Sonate en ut de Haydn en disait long. Le courant était passé.

Collaborateur du Devoir