Télévision - Une industrie drôlement sérieuse

Il y a trop d'humoristes au Québec. Les humoristes n'ont rien à dire. Trop d'humoristes appauvrit la culture. Les humoristes sont trop payés, trop corporatistes, trop tout. Toutes ces questions étaient abordées de front la semaine dernière dans la première émission de cette nouvelle série documentaire diffusée sur Canal D (en rediffusion cette semaine samedi à 18h et mardi à 17h). Canal D faisait déjà son pain et son beurre des spectacles d'humour depuis les récentes années, mais cette fois-ci on nous sert la totale: Humour PQ est une série de dix épisodes d'une heure sur les dessous de l'industrie de l'humour au Québec.

Car il s'agit bien d'une industrie, avec un million et demi de personnes qui assistent chaque année à un spectacle d'humour, avec des humoristes qui gagnent entre 75 000 $ et 150 000 $ par année à la radio (plus un ensemble de bonis variables) et qui peuvent gagner entre 100 000 $ et 500 000 $ par année avec un gros contrat publicitaire. C'est ce qu'on apprend dans la première émission.

La série est produite par Guy Latraverse, et écrite et présentée par André Ducharme, ex-Rock et Belles Oreilles devenu homme à tout faire (comédien, script-éditeur pour Tout le monde en parle, metteur en scène et ainsi de suite).

André Ducharme a réalisé des entrevues avec presque tous les humoristes qui bougent, de l'ex-Cynique Marc Laurendeau aux Denis Drolet, de Jean Lapointe à Marie-Lise Pilote, de Dominique Michel à Claude Meunier, de Gilles Latulippe aux Grandes Gueules. Témoignent également des gérants, producteurs, auteurs et metteurs en scène, ainsi que quelques observateurs extérieurs, dont le regretté professeur Jean-Pierre Desaulniers de l'UQAM.

Dans l'émission de cette semaine, les propos d'un très grand disparu pourront vous émouvoir: Marc Favreau avait en effet accordé une entrevue pour cette série, où il explique qu'il n'a jamais voulu se présenter sur scène sans être Sol parce que «Sol est bien plus intéressant et bien plus drôle que moi». Pour créer ce personnage, ajoute-t-il, «je suis allé chercher dans mon enfance, dans ma naïveté d'enfant».

Chaque émission est organisée autour d'un thème. Cette semaine, par exemple, plusieurs humoristes parlent de leur relation avec un personnage qu'ils ont créé. Relation souvent assez trouble. Michel Barrette explique comment Hi!Ha! Tremblay était devenu un poids et Dominique Lévesque n'en pouvait plus de faire le gars «trop fatigué». Quant à Yvon Deschamps, il rappelle ce qui a probablement été la disparition la plus spectaculaire d'un personnage: après avoir créé dans L'Osstidcho son personnage d'ouvrier canadien-français naïf et exploité qui aimait trop son boss pour s'en débarrasser, il a présenté dans les années 1970 un monologue où le personnage se suicidait et étouffait son enfant. Et les gens riaient!

La série n'est pas une entreprise de démolissage en règle de l'industrie de l'humour, on s'en doute. Mais ici et là certaines critiques sont exprimées. Maxim Martin ne cache pas que chez Gilbert Rozon ça négocie pas mal dur. Michel Barrette «applaudit à la chute de l'empire» en évoquant les difficultés du groupe Octant, qui a vu 80 % de ses artistes le quitter en 2003. Guy Latraverse admet que, lorsque l'humour représentait 75 % de tous les arts de la scène, «ça n'avait pas de bon sens».

Mais le public est encore et toujours au rendez-vous. Trop d'humoristes? Les humoristes eux-mêmes ne se commettent pas trop sur le sujet: personne ne veut être considéré comme étant de trop, bien sûr. Mais François Morency est assez lucide pour reconnaître les dangers de la surexposition: lorsqu'on fait trop d'émissions de radio et de télévision (c'était son cas), «tu dilues ton énergie et tu dilues l'intérêt des gens qui payent pour voir ton show».

Les autres épisodes aborderont, entre autres, la formation des humoristes, l'histoire des groupes, la question de l'écriture et de la mise en scène, et on a hâte de voir le dernier épisode, qui sera consacré au rôle que les humoristes croient jouer dans la société.

Humour PQ, Canal D, jeudi 12 janvier, 20h.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 8 janvier 2006 10 h 07

    Contingentement

    C'est tout simple. Il suffirait de contingenter le milieu de l'humour en rendant obligatoire une formation poussée et en y acceptant que ceux qui ont fait leur preuve sans formation poussée. Bien sûr, je fais de l'humour à bon marché. Je m'étonne toutefois qu'aucun fonctionnaire de la Culture n'ait encore proposé cette solution !