Télévision - Un curieux oubli

Nos livres d'histoire n'ont pas été très bavards sur le phénomène. On a même cru que cette pratique était le propre de nos voisins américains, rehaussant ainsi l'aura de respectabilité du Canada. Pourtant, avant même la fondation du pays, l'esclavage existait chez les peuples autochtones et, une fois la surprise passée, les colons et les explorateurs français n'ont rien fait pour y mettre fin. Marquise Lepage, la réalisatrice du bouleversant Des marelles et des petites filles, brise le silence.

Sa surprise concernant ce chapitre peu connu de notre histoire, elle la partage dans son dernier documentaire, Le Rouge et le Noir... au service du Blanc! (L'esclavage en Nouvelle-France), diffusé sur les ondes de Télé-Québec. Mélangeant commentaires pertinents et scènes de fiction, elle propose un survol de ce pan de notre passé, occulté par certains historiens et l'élite religieuse.

Par contre, pour l'historien Marcel Trudel, c'est pourtant un juste retour des choses, une douce revanche.

Au début des années 1960, il avait rédigé un ouvrage qui avait soulevé un malaise profond: L'Esclavage au Canada français. Comme l'Église catholique avait encore la main haute à l'époque, Trudel fut menacé d'excommunication et son livre ne s'est pas transformé en lecture obligatoire dans les écoles. Marquise Lepage lui donne ici la parole. C'est ainsi que l'on apprend que Madeleine de Verchères, Marguerite d'Youville ou Frontenac possédaient des esclaves...

Soucieuse d'équilibre, la cinéaste a survolé près de 300 ans d'histoire en montrant à quel point la vie dans les colonies explique en partie le phénomène de l'esclavagisme. Déjà pratiqué par les nations autochtones, qui soumettaient leurs prisonniers de guerre à l'esclavage, ceux-ci sont devenus une marchandise pour les Français assoiffés de main-d'oeuvre.

Avec la Conquête en 1760, l'esclavage autochtone va progressivement disparaître à cause de la diminution du commerce des fourrures et l'arrivée massive d'esclaves noirs venant des colonies britanniques. Supportant mieux les maladies des Blancs, moins portés à s'enfuir puisque totalement déracinés, les esclaves noirs, plus coûteux, sont mieux considérés que les esclaves autochtones. Mais ce n'est pas le paradis pour autant.

La cinéaste présente aussi la vie de quelques esclaves qui n'ont pas courbé l'échine. Des femmes comme Marguerite Duplessis-Faber, Marie-Josephe Angélique ou Marie-Madeleine Renarde (tous les esclaves recevaient des noms européens, question de faire oublier leurs origines amérindiennes ou africaines) ressemblent parfois à des héroïnes de roman, malgré le fait que les seules traces de leur existence se retrouvent dans les annales judiciaires.

Plus qu'une bonne introduction sur un sujet longtemps tabou, ce documentaire modifie notre perception du passé. Car ce silence, bien plus que l'oeuvre d'un complot de curés, trouve peut-être sa source dans cette névrose qui date de la Conquête. Comme si les Canadiens français voulaient s'élever, sur le plan moral, devant les Britanniques...

Les Grands Documentaires: Le Rouge et le Noir... au service du Blanc! (L'esclavage en Nouvelle-France), de Marquise Lepage, à Télé-Québec
le jeudi 20 octobre à 20h.