Protéger la qualité et la diversité de l'information dans un contexte de concentration de la presse - Journalistes... professionnels

Québec - La solution préconisée par le gouvernement québécois pour pallier les effets négatifs de la concentration de la presse passe par l'encadrement déontologique de la profession journalistique, malgré l'opposition de plusieurs journalistes qui se réclament toujours de l'héritage libertaire du métier.

C'est ce qu'a laissé savoir au cours d'un entretien téléphonique Armande Saint-Jean, ex-journaliste de Radio-Canada et professeure à l'Université de Sherbrooke, à qui la ministre de la Culture et des Communications, Diane Lemieux, vient de confier la présidence du Comité-conseil sur la qualité et la diversité de l'information. Connaissance de longue date de la ministre, Mme Saint-Jean doit présenter ses recommandations à Mme Lemieux au plus tard en janvier 2003 en vue du dépôt, au printemps prochain, d'un projet de loi.

«La création du comité, les orientations de la ministre, ce sont déjà les premiers pas d'une intervention de l'État [dans la presse]. On n'est pas habitués à cela au Québec», a fait observer Mme Saint-Jean.

La semaine dernière, Diane Lemieux a dévoilé les quatre orientations que doit contenir son projet de loi sur la qualité et la diversité de l'information, soit l'obligation faite aux entreprises de presse de s'autoréglementer, le renforcement de l'éthique journalistique, l'amélioration des recours destinés aux citoyens, notamment par l'entremise du Conseil de presse du Québec, et la création d'un fonds d'aide à la presse indépendante.

«Il faut sortir de la dialectique traditionnelle voulant qu'il ne faut absolument pas de corporation professionnelle, qu'il ne faut pas encadrer ceci ou cela, estime Mme Saint-Jean. On se rend compte que c'est peut-être le temps de changer notre vision sans tomber carrément dans la corporation professionnelle et le corporatisme.

«Quand on dit qu'au nom de la liberté de la presse on ne peut pas émettre de cartes de presse, je ne peux pas admettre ça, a poursuivi Mme Saint-Jean. Moi, je loge à l'enseigne de ceux qui pensent qu'il n'y a pas de liberté sans responsabilités», a-t-elle ajouté.

On soulève ici un vieux débat qui avait divisé la profession journalistique quand, en 1993, la Fédération professionnelle des journalistes (FPJQ) avait voulu se doter d'un code de déontologie. D'un côté, il y avait des journalistes qui souhaitaient que la profession se dote de règles déontologiques qu'un organisme, voire une corporation professionnelle, serait chargé de faire observer. De l'autre, on retrouvait les «minimalistes», qui voulaient qu'on s'en tienne à un énoncé de principes généraux dont l'observance serait volontaire. Surtout, au nom de la liberté de la presse face à l'État, on s'opposait à tout encadrement de la part d'une corporation dépendant d'une agence étatique, l'Office des professions du Québec, et à toute entrave imposée à l'entrée dans le métier. En 1996, la FPJQ adoptait une position de compromis sous la forme d'un «guide» de déontologie qui dépassait l'énoncé de principe mais dont le respect n'était pas obligatoire.

«La mentalité commence à changer, a fait valoir Mme Saint-Jean. Cet héritage libertaire, il est lié à une génération.»

À la FPJQ, à la faveur d'un revirement marqué, on est sur la même longueur d'onde. Au prochain congrès de la FPJQ, cet automne, les journalistes débattront d'un projet de loi-type, inspiré du cadre juridique adopté en Belgique, définissant le statut de «journaliste professionnel», instaurant un véritable code de déontologie auquel se soumettraient ces journalistes dits professionnels et créant un organisme chargé de faire observer ces règles. On n'ira pas jusqu'à proposer la création d'un ordre professionnel et quiconque pourra encore se qualifier de simple journaliste.

«Est-ce qu'un statut de journaliste professionnel ne serait pas un contrepoids et ne donnerait pas aux journalistes une force incontournable pour assurer leur indépendance journalistique dans un contexte de concentration? Je pense que oui», a livré au Devoir la présidente de la FPJQ, Anne-Marie Dussault.

Selon Mme Dussault, la profession journalistique «subit des pressions considérables de toute part pour atténuer son éthique». Elle s'étonne que les journalistes soient les seuls professionnels à ne pas vouloir de reconnaissance et qu'ils semblent avoir peur des règles déontologiques.

Pour le président du Conseil de presse, Michel Roy, le gouvernement «ouvre une boîte de Pandore». M. Roy trouve qu'avec le texte de trois pages qui définit les orientations ministérielles, «on nage dans le flou». C'est notamment le cas lorsqu'il est question «d'un lieu public et permanent» pour permettre au public de faire part de ses doléances alors que le Conseil de presse, un organisme privé réunissant patrons de presse, journalistes et représentants du public, assume ce rôle depuis 30 ans. «On veut en savoir plus. Les phrases abstraites et les mots qui ne veulent rien dire, je trouve ça inquiétant de diffuser ça», a-t-il déploré.

Armande Saint-Jean s'étonne de la réaction de Michel Roy et du Conseil de presse, qui a critiqué la démarche gouvernementale dans un communiqué. «Ça me chagrine énormément», a-t-elle dit. Il n'est pas question d'abolir le Conseil de presse mais de lui donner plus de moyens. «L'idée serait de l'intégrer, de l'associer à quelque chose de nouveau, de lui donner un caractère plus institutionnel», a expliqué Mme Saint-Jean.

«Ma crainte, c'est qu'en recherchant une perfection idyllique, ce soit la ministre qui définisse les critères d'autoréglementation de la presse. Je ne trouve pas que ce soit à l'État de le faire», estime Michel Roy.