Télévision - Les producteurs privés, des administrateurs de fonds publics?

Producteur privé en matière de télévision, c'est une très belle job, s'il faut en croire un chercheur de l'UQAM: «Le financement est assuré d'avance par l'argent public, et la vente des productions est également garantie», explique Ahmed Naciri, professeur titulaire à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM.

«On ne retrouve pas ça habituellement dans le monde des affaires», continue-t-il. Les producteurs sont devenus, «dans les faits, des administrateurs de fonds publics».

Ahmed Naciri a réalisé en février dernier une étude sur la production télévisuelle indépendante, rendue publique hier par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-FTQ).

M. Naciri rappelle que le système de production télévisuelle privée a pris son essor au début des années 80 alors que, pour le gouvernement fédéral, il s'agissait de transférer à un nouveau secteur une partie des sommes dédiées à Radio-Canada. «Le gouvernement voulait se désengager et créer un secteur qui finirait par voler de ses propres ailes», dit-il.

Mais 20 ans plus tard, la dépendance des producteurs indépendants envers les fonds de l'État est totale, et le modèle mis en place par les gouvernements «ne peut être considéré comme économiquement viable», dit-il.

Tout en reconnaissant le succès et la qualité des émissions, de même que l'importance pour l'État de soutenir la culture, Ahmed Naciri fait valoir que les producteurs privés «sont pratiquement des entreprises d'État», sans trop avoir à rendre de comptes.

Selon les chiffres fournis par la SODEC et analysés par le chercheur, la part moyenne des producteurs privés eux-mêmes dans une production totalise à peine 3,2 %.

Les préventes (les achats faits d'avance par les réseaux de télévision) représentent 37,5 % du budget, les coproductions, 22,3 %, les autres apports, 18,7 %, les investissements, 18 % (ces deux dernières catégories amalgament les différentes aides gouvernementales, selon le chercheur), et le producteur, 3,2 %.

«La théorie financière moderne prévoit que lorsque le gestionnaire participe peu aux projets qu'il dirige, son comportement s'approche beaucoup plus de celui d'un joueur de loterie que de celui d'un homme d'affaires averti, soutient-il. Si le projet marche, tant mieux, il empochera les profits. Dans le cas contraire, il n'a rien à perdre.»

Selon l'étude de M. Naciri, l'apport de fonds publics dans les productions québécoises est de près de 190 millions. En 1998-99, la part des télédiffuseurs dans le financement était de 19 %, et elle est passée à 24,6 % en 2002-03.

M. Naciri déplore par ailleurs que les données sur la production indépendante soient très difficiles d'accès. «Seule une minorité de producteurs indépendants rendent leurs états financiers disponibles», dit-il. Et, selon lui, les critères d'analyse du CRTC, de la SODEC et du Fonds canadien de télévision devraient être mieux harmonisés.