Michelle Tisseyre - Madame Radio-Canada

Rare femme à tenir la barre d'une émission de télévision dès les années 50, Michelle Tisseyre a connu les premiers balbutiements de la télévision d'État canadienne et y a même contribué. Aujourd'hui retraitée, elle se remémore cette époque avec grand bonheur. Une époque faste pour les artisans du petit écran. Une époque où tout était à faire.

Le sourire dans la voix, celle qui fut élue Miss Radio-Télévision en 1959, raconte l'euphorie qui entourait la vie des animateurs et journalistes télé au tout début de la télévision de Radio-Canada. «Aujourd'hui tout cela peu paraître prétentieux, mais j'ai toujours dit que j'ai connu dans les années 50 un peu ce que les vedettes célèbres internationalement peuvent vivre. C'était la même chose pour tous mes collègues. Il n'y a avait pas moyen de mettre le nez dehors sans que quelqu'un nous reconnaisse. Nous étions adulés. Des vedettes avec un grand V. L'engouement de la population était extraordinaire.»

Une femme parmi les hommes

Il faut dire que l'ancienne journaliste radio occupe alors plusieurs créneaux dans la grille horaire de la société d'État. C'est à elle par exemple que l'on confie l'animation du premier talk show au Canada. En ondes dès 1953, Rendez-vous avec Michelle garde l'antenne pendant neuf ans. Des années au cours desquelles, l'animatrice aborde une panoplie de sujets, du contrôle des naissances au judo, le tout, autant en anglais qu'en français, puisque l'émission est bilingue et qu'il n'existe durant ces années qu'une seule chaîne pour tout le pays.

Parallèlement, Michelle Tisseyre tient également les rênes de Music-Hall, la première émission de variétés à grand déploiement. Elle voit alors défiler dans son studio les grands de la chanson: Piaf, Leclerc, et compagnie. Une véritable révolution pour le Québec encore replié sur lui-même de 1955 et des souvenirs impérissables pour l'animatrice dont les toilettes font pâlir d'envie nombre de spectatrices.

Aujourd'hui avec Wilfrid Lemoine

Vient ensuite l'émission quotidienne d'affaires publiques Aujourd'hui qu'elle coanime de 1962 à 1970 avec Wilfrid Lemoine, principale tête d'affiche du service d'information de la télévision de Radio-Canada. Une expérience professionnelle dont elle garde un vif souvenir. «C'est Marc Thibault, alors directeur de l'information, qui avait eu l'idée de réunir Monsieur information et quelqu'un qui était plus connu dans le show business. Nous avions six recherchistes et je pense aussi six réalisateurs. Chaque matin nous avions une réunion collégiale pour discuter de l'émission du soir et faire nos suggestions. C'était une émission vivante, qui se voulait moins intellectuelle que Carrefour, où les gens étaient tous assis autour d'une table pour discuter d'un sujet. Encore aujourd'hui, cette époque demeure pour moi exceptionnelle tant nous avons eu du plaisir à travailler.»

Pionnière, elle est encore en 1970 l'une des rares femmes à évoluer devant les caméras, particulièrement dans une émission d'affaires publiques. Une situation dont elle assure ne pas avoir souffert outre mesure. «Je n'ai connu que le bon côté d'être une femme à la télé et à la radio. À la radio j'étais exclusivement entourée d'hommes et ils ont toujours été très gentils avec moi, presque protecteurs même, entre autres parce que j'avais un enfant en bas âge et que mon mari était parti à la guerre. À la télé, je n'ai jamais non plus connu de problèmes parce que j'étais une femme. Il faut dire qu'il y avait beaucoup moins de concurrence qu'aujourd'hui. J'étais la seule ou presque. En vérité, j'ai été gâtée par le sort et j'ai adoré ma carrière.»

Contribuer socialement

Avec le recul, ce que Michelle Tisseyre confirme avoir particulièrement apprécié, c'est cette impression tenace d'avoir contribué socialement. «Dans Rendez-vous avec Michelle je ne faisais pas de politique. Les sujets abordés étaient toujours d'intérêt familial, mais ça ne nous a pas empêchés de brasser les choses. Je me souviens par exemple en 1955-1956 avoir interviewé une famille de la région de Chicoutimi. La mère était âgée de 28 ans et avait, je pense, huit couples de jumeaux en plus de trois autres enfants. Le père était jeune et sans travail. Pour les fins de l'émission, ils étaient accompagnés par un bon curé. J'ai interviewé le curé et je lui ai demandé si l'Église pouvait envisager que des jeunes qui se marient souhaitent avoir moins d'enfants. Il m'avait répondu qu'il y avait des cours de préparation au mariage dans la région. J'étais commanditée par Nestlé à l'époque. Deux semaines plus tard, Nestlé et le président de Radio-Canada recevaient une pétition de 400 femmes de Chicoutimi qui disaient que je m'étais moquée d'elle. Un sondage effectué sept ou huit ans plus tard démontrait que c'est dans la région de Chicoutimi que les femmes utilisaient le plus la pilule. Les mentalités avaient donc évoluées. C'est un exemple de ce que la télé pouvait faire à cette époque. Rétrospectivement, je pense même qu'elle [la télévision] a beaucoup contribué à amener la Révolution tranquille.»

Même impression avec Music- Hall. «Les spectateurs voyaient en entrevue ou dans de longs tours de chants des gens dont ils avaient entendu parler et qu'ils n'avaient vu que brièvement à Ed Sullivan Show. C'était le culte. Certaines personnes voyaient aussi pour la premières fois des robes du soir ou des danseurs et danseuses en collant et tutu. La culture était d'un seul coup démystifiée et accessible.»

Mandat culturel

L'importance accordée au français et à la qualité de l'information a, elle aussi, selon l'animatrice, contribué à élargir les horizons du public des tout premiers débuts. «Déjà en 1941, à la radio, Radio-Canada était à cheval sur le français. Les mêmes exigences se sont maintenues avec la télévision. Il y a toujours eu un spécialiste du français qui veillait à ce que l'on emploie les mots justes. La Société voulait donner l'exemple et assumer du même coup son rôle de leader culturel. Sincèrement, je pense que tout cela faisait une différence.»

Seule pointe de nostalgie perceptible, l'animatrice, aujourd'hui retraitée, confesse d'ailleurs regretter un peu le niveau d'exigences des premières années de vie de la télévision publique. «Personnellement, lorsque je regarde la télévision je trouve qu'à certains moments, ça vole très bas et ça m'attriste. Quand je vois Radio-Canada faire carrément dans le vulgaire, je suis gênée. Ce n'est pas son rôle. Pourtant, objectivement, nous n'avons jamais eu autant de moyens techniques ou autres que maintenant. Quiconque a déjà vu les heures de concert sait de quoi je parle. Pour le reste, l'aventure a été si extraordinaire que je ne peux rien regretter.»