Watergate - L'impossible scoop pour dévoiler «Gorge profonde»

Jack Limpert a de quoi pavoiser. Trente ans avant que Bob Woodward, Carl Bernstein et leur directeur de l'époque, Ben Bradlee, ne confirment d'une seule voix, le mardi 31 mai, les révélations de Vanity Fair, confirmant que l'ancien numéro deux du FBI, Mark Felt, était bien «Deep Throat», la «Gorge profonde» qui informait The Washington Post sur l'affaire du Watergate, le rédacteur en chef du magazine The Washingtonian, Jack Limpert, avait décelé la source des fuites dans deux articles datant de 1974.

«Nous avons procédé comme des détectives, se souvient-il aujourd'hui. Ce qui est fascinant quand on fait du journalisme à Washington, c'est d'essayer de faire comprendre comment fonctionne cette ville, c'est ce que nous avions fait avec "Deep Throat".» L'un des articles posait deux questions: qui avait les informations et qui avait les mobiles? L'auteur élimina les sources internes à la Maison-Blanche qui n'auraient pu agir seules et si longtemps, dans l'ambiance paranoïaque qui prévalait à l'époque du scandale qui allait conduire à la démission du président Nixon.

Parfum de mystère

Les rencontres nocturnes dans un garage, les changements de taxis pour éviter les filatures, la signalisation pour fixer des rendez-vous (le drapeau rouge derrière un pot de fleurs que Woodward mettait à sa fenêtre ou la page 20 du New York Times avec le chiffre entouré et des aiguilles dessinées pour indiquer l'heure de la rencontre), tous ces détails qui ont tant contribué à la mythologie de «Deep Throat» et donné au livre comme au film un parfum de mystère et de thriller portaient la marque, selon Jack Limpert dès 1974, du FBI.

Le journaliste énumérait alors les motifs possibles de Mark Felt, les mêmes que ceux avancés aujourd'hui par Bob Woodward: un conflit entre les hommes de John Edgar Hoover, le mythique et controversé patron du FBI, mort quelques semaines avant le cambriolage du Watergate, et ceux du président, et puis le dépit de Felt de n'avoir pas été nommé patron.

«Nous pensons avoir résolu le mystère de "Deep Throat"», écrivait alors Jack Limpert. «Mais nous avons demandé à Mark Felt, et il a nié.» Et de citer l'intéressé qui indiquait dans son premier démenti assez provocant, qui sera suivi par beaucoup d'autres: «Très peu de gens avaient accès à toutes ces informations — certaines venaient du FBI, d'autres de la Maison-Blanche, à un haut niveau.» Évidemment, Mark Felt se gardait bien de dire que le numéro deux du FBI qu'il était alors avait de nombreux contacts à la Maison-Blanche et que lui-même disposait de toutes ces informations.

L'ancien conseiller de Nixon, John Dean, qui est à la fois l'une des figures du Watergate et l'un des principaux chercheurs de «Gorge profonde», plaisantait, dans un entretien avant la révélation de Mark Felt: «Le secret est si bien gardé que je me demande si Carl Bernstein et Ben Bradlee sont vraiment au courant!»

Jack Limpert a inauguré une longue tradition de traqueurs du fameux informateur secret, qui, trente ans durant, ont assuré avoir «résolu le mystère». «J'ai reçu des centaines d'appels disant: je sais qui est "Gorge profonde"», explique aujourd'hui Jack Limpert. Comme l'écrit le Washington Post du 1er juin: «Durant trente-trois ans, deviner l'identité de "Gorge profonde" était devenu un jeu de société washingtonien et une sous-industrie journalistique».

Articles, livres, émissions de télévision, de radio, sites Internet, et jusqu'au programme d'une école de journalisme, ont été consacrés à la quête de l'informateur mythique. Des années durant, les chercheurs de «Gorge profonde» vont se livrer à une exégèse complète du livre de Woodward et Bernstein, Les Hommes du président, le lisant et relisant, le décortiquant dans tous les sens pour y trouver «la» preuve de l'identité ou, au contraire, la certitude que «Deep Throat» n'existe pas. Ils vont aux archives du Maryland écouter les fameux enregistrements que Nixon faisait effectuer dans son bureau, ils vont consulter les dossiers du FBI et du gouvernement au fur et à mesure qu'ils sont rendus publics. Ils vont à l'université du Texas à Austin, qui a acheté les archives des deux journalistes du Washington Post pour cinq millions de dollars.

Longue liste

La liste des suspects est longue comme un jour sans pain: de Kissinger à Alexander Haig, George Bush père ou le président de la Cour suprême, William Rehnquist, pour citer les plus célèbres, en passant par la vedette de télévision Diane Sawyer, Patrick Buchanan, et une pléthore de conseillers, comme John Dean, Fred Fielding, Steven Bull, Jonathan Rose, Leonard Garment, David Gergen ou encore l'ancien numéro un du FBI, Patrick Gray. L'acteur Robert Redford, qui a produit Les Hommes du président, le film, a avoué mardi dernier sur MSNBC que c'était vers ce dernier que se portaient ses soupçons. Il s'était trompé d'un étage.

Chase Culeman-Beckman avait deviné, lui aussi. Il est le plus précoce des chercheurs. Il est sur la piste de Mark Felt depuis l'âge de huit ans. «J'étais à un camp d'été à Long Island, où j'ai rencontré un fils de Carl Bernstein. Sur la plage, il m'a dit: "Mark Felt est Deep Throat". J'en suis sûr à 100 %. J'étais très jeune. Je n'ai pas compris l'importance de ce qu'il disait, mais je l'ai quand même noté. Depuis que j'ai quinze ans, je fais des recherches sur le sujet. C'est devenu une sorte de hobby», a-t-il expliqué mercredi. L'ancienne femme de Carl Bernstein, Nora Ephron, a d'ailleurs confirmé dans le blog qu'elle tient sur Huffingtonpost. com qu'elle avait donné l'identité du mystérieux informateur à leurs enfants, mais qu'elle ne tenait pas l'information de son ex-mari. Hanté par ce souvenir, Chase Culeman-Beckman rédige en 1999, à 19 ans, un texte d'une vingtaine de pages, dans le cadre d'une classe d'histoire contemporaine, fruit de ses recherches dans les archives, d'interviews et des précédents articles sur la piste du FBI. Ce texte, qui établit que Mark Felt est sans doute «Deep Throat», a été en partie repris dans un journal du Connecticut, Hartford Courant. Mais il est alors démenti par Carl Bernstein et Mark Felt eux-mêmes.

Obsédé

Au fond, le hasard fait souvent mieux les choses que de trop longues enquêtes. La plupart des traqueurs se sont largement trompés. John Dean a plusieurs fois pensé qu'il avait deviné. L'ancien conseiller de Nixon n'arrive toujours pas à se faire à l'idée que l'informateur était Mark Felt. Depuis trente ans, il est obsédé par cette affaire. Il est vrai qu'on peut être difficilement plus concerné que John Dean par le Watergate.

La carrière du jeune avocat qu'il était à l'époque s'est presque effondrée à cause du scandale. Conseiller de Richard Nixon, et responsable des opérations de couverture et de dissimulation alors ordonnées par la présidence pour couvrir le cambriolage du Watergate, il est aussi celui qui mettra en cause Nixon devant le Congrès. Il a été condamné, mais pour les républicains, il est considéré comme un traître.

Depuis, il traquait «Deep Throat». Pas moins de quatre ouvrages signés de lui sur le sujet. Et tous faux quant à l'identité de la «taupe». Pour remplir ce rôle, John Dean a successivement nommé David Gergen, conseiller de plusieurs présidents, Alexander Haig, ancien secrétaire d'État de Ronald Reagan, ou Jonathan Rose, un avocat, conseiller de la Maison-Blanche. Il s'est même rallié un temps à la thèse d'un personnage fictif, composé de plusieurs personnes. Last but not least: il a longtemps été soupçonné d'être lui-même «Gorge profonde».

Pauvre John Dean qui expliquait encore, peu avant la révélation de Felt: «Je pense que je ne pourrais pas trouver "Deep Throat". Je sais juste que c'est quelqu'un que je connais et qui m'a menti toute sa vie.» Il était persuadé que c'était quelqu'un de la Maison-Blanche. Pour lui, Mark Felt ne pouvait savoir tout ce que savait «Deep Throat» et il estime aujourd'hui que cette révélation soulève plus de questions qu'elle n'en résout.

Leonard Garment, pensait lui aussi avoir trouvé l'informateur. Successeur de John Dean à la Maison-Blanche, il avait besoin de se libérer de ce passé et, au moment de prendre sa retraite d'avocat en 2000, il s'est attelé au puzzle dans un livre intitulé, À la Recherche de «Gorge profonde». Il concluait que le coupable était sans doute un autre avocat de Nixon, Richard Sears. Problème: tout en reconnaissant avoir servi de sources aux deux journalistes, l'intéressé niait. Fin avril, dans son appartement new-yorkais, Leonard Garment avoue finalement ses doutes: «Je pensais avoir trouvé, je suis moins sûr aujourd'hui.» Joint mardi après la confirmation de Mark Felt, il se contente d'un sobre commentaire: «Tous les bons puzzles trouvent leur dernière pièce.»

Étudiants au travail

Bill Gaines pensait lui aussi avoir découvert l'identité du mystérieux informateur. Depuis quatre ans, le journaliste-universitaire faisait plancher ses étudiants sur ce sujet excitant: découvrir «Deep Throat». L'idée lui était venue après une projection des Hommes du président et un débat avec les étudiants. Quatre ans durant, une centaine d'étudiants ont donc épluché les archives, interviewé les différents protagonistes. Pour eux, plus de doutes, Fred Fielding, l'adjoint de John Dean, était «Gorge profonde». Aujourd'hui, Bill Gaines annonce que le sujet de son cours d'investigation à l'école de journalisme de l'université de l'Illinois sera à la rentrée prochaine: «Comment nous nous sommes trompés.»

Ancien journaliste au Chicago Tribune et titulaire de deux prix Pulitzer, Bill Gaines n'est pas du genre à s'emballer. Mais plus il creusait le dossier, plus il croyait à l'hypothèse Fielding. Jusqu'au mardi 31 mai. «Nous avons été très surpris, reconnaît-il à présent. Nous pensions que c'était quelqu'un de la Maison-Blanche et nous avions éliminé la piste du FBI. Nous avons essayé de suivre à la lettre Les Hommes du président et les articles du Washington Post. Toute cette histoire montre combien Woodward et Bernstein ont remarquablement su déguiser et protéger leur source.»