Concurrence pour les retombées du scoop de Deep Throat

Washington — L'intérêt renouvelé pour le scandale du Watergate à l'occasion de la révélation de l'identité de Deep Throat met aussi en jeu des intérêts financiers, plaçant dans une concurrence surprenante cette célébrissime source anonyme et ses interlocuteurs journalistes.

Contre toute attente, l'identité de Deep Throat, alias l'ancien numéro 2 du FBI (police fédérale) Mark Felt, a été dévoilée par le magazine chic Vanity Fair, et non dans le quotidien Washington Post, auquel il avait pourtant confié l'exclusivité de ses informations en 1972-73.

Paradoxalement, rien ne dit que ce scoop assure un tirage record à Vanity Fair: le temps qu'il sorte en kiosque, dans une dizaine de jours, l'article, signé par un avocat plutôt que par un journaliste, aura été tellement disséqué par tous les médias que les lecteurs ne devraient plus y trouver beaucoup de nouveauté.

En revanche, Vanity Fair, qui offre chaque mois un mélange de belles photos, de potins sur les célébrités et d'enquêtes très fouillées, bénéficie du prestige d'avoir volé leur scoop aux journalistes-vedettes ayant su solliciter Mark Felt pour leurs scoops sur le Watergate, Bob Woodward et Carl Bernstein.

L'ancien rédacteur en chef légendaire du Washington Post, Ben Bradlee, n'a cependant exprimé aucun regret. «Il me semble qu'on gagne autant de prestige en tenant sa parole qu'on en perd en ratant un scoop», dit-il dans le New York Times. «Vous savez, une promesse est une promesse.» En effet Woodward, resté en contact avec Mark Felt pendant toutes ces années, avait promis à sa source de ne jamais la trahir de son vivant, un engagement également souscrit par Bernstein et Bradlee.

Aussi Woodward et Bernstein ont-ils d'abord refusé mardi de confirmer le scoop de Vanity Fair, qui les avait soigneusement écartés de la confidence. Mark Felt «n'a plus toute sa tête, on ne savait pas s'il pouvait nous délier de notre promesse», a expliqué Ben Bradlee dans les colonnes du Post.

La famille Felt

Bob Woodward a déjà un nouveau livre en préparation sur le Watergate et Deep Throat, et sa sortie devrait désormais être accélérée pour bénéficier de l'intérêt actuel. Le moindre opus signé Woodward se transformant inévitablement en best-seller, la famille de Mark Felt, qui, à 91 ans, est très affaibli physiquement et mentalement, a avoué sans détour qu'elle espérait en le devançant toucher également les bénéfices de l'histoire.

«C'est Bob Woodward qui va recevoir toute la gloire, mais on pourra au moins gagner un peu d'argent pour payer quelques factures et rembourser les emprunts contractés pour les études des enfants», explique Joan Felt dans Vanity Fair. «Ça me fait du bien, je vais m'arranger pour écrire un livre ou quelque chose et ramasser tout l'argent possible», a lancé Mark Felt lui-même à des journalistes rassemblés devant chez lui, en Californie.

Les agents littéraires estiment que ses mémoires, même rédigés par un coauteur, pourraient valoir une avance de plus d'un million de dollars pour les droits américains seuls. Selon la presse américaine, leur avocat, John O'Connor, flanqué d'un agent littéraire, enchaîne les rendez-vous cette semaine pour négocier le prix d'une collaboration à des projets éditoriaux, de cinéma ou de télévision.

Le New York Times d'hier a déjà retrouvé la trace de toute une série d'éditeurs sollicités au cours des dernières années par la famille Felt. «Il était toujours question d'argent, ils étaient très francs avec moi», déclare ainsi le journaliste Todd Foster, qui a notamment tenté de vendre un projet de livre à une maison d'édition spécialisée dans les mémoires de célébrités, Reganbooks.