Affaire Chiasson-Fillion - La radio «extrême» sous surveillance

Québec — «Le message qu'on nous envoie est clair: il faut se surveiller.» La décision rendue lundi par le juge Yves Alain, de la Cour supérieure, a donné une leçon si cinglante à CHOI-FM que l'animateur controversé Louis Champagne, qui fut le modèle de Jean-François Fillion à ses débuts, reconnaît avoir tout intérêt à modérer ses ardeurs.

Louis Champagne fait la pluie et le beau temps à Saguenay depuis trois décennies. Le morningman, qui n'a pas la langue dans sa poche, a plus d'une poursuite à son actif. Son employeur, CKRS, a dû sortir son chéquier à maintes reprises. Il vient tout juste de conclure une entente à l'amiable avec un ancien courtier en valeurs mobilières qui avait intenté une poursuite de 800 000 $ contre son morningman. Encore récemment, le Centre québécois de recherche et de développement de l'aluminium (CQRDA) a déposé une plainte devant le CRTC et une mise en demeure contre M. Champagne, prétextant qu'il nuit à sa réputation en diffusant des allégations non fondées, alors que l'un de ses administrateurs a intenté une poursuite contre lui.

Néanmoins, le bouillant animateur considère qu'il s'est «assagi» avec le temps. Et le jugement rendu lundi — qui condamne l'ancien morningman Jeff Fillion, ses coanimateurs et leur patron Patrice Demers à payer 340 000 $ à la présentatrice de bulletins météo Sophie Chiasson — le rendra encore plus prudent, affirme-t-il. Déjà, il dit ne plus employer de «mots poubelles» et prétend ne plus livrer d'attaques personnelles. Il s'en prend aux institutions, précise-t-il. «C'est certain qu'il y a des choses que j'ai modifiées avec le temps. Je prends davantage soin de vérifier mes sources. Avant, à l'occasion, on partait sur quelque chose dès qu'on avait une petite source... Il faut faire attention parce que, sinon, on ne passera pas à travers une journée d'accusations, de mises en demeure et de poursuites.»

Dans son jugement, le juge Yves Alain affirme imposer des dommages exemplaires «très importants» à CHOI afin que ne se reproduisent plus des attaques personnelles répétées sur les ondes radiophoniques. À entendre Louis Champagne, il semble que le magistrat ait été entendu. Son jugement sonnera-t-il le glas de la radio d'opinion extrême, la radio-poubelle, comme on l'appelle? Aura-t-on droit à une radio propre, propre, propre?

«Je pense que ça devrait nettoyer la radio et faire en sorte que tous ceux qui étaient tentés de suivre la voie tracée par Jeff Fillion vont devoir rester dans un corridor un peu plus étroit mais un peu plus correct en même temps», estime le secrétaire général du Centre d'études sur les médias de l'Université Laval, Daniel Giroux.

Un événement récent tend à prouver cette thèse. Une station concurrente de CHOI, le 93,3, a engagé un nouvel animateur, Sylvain Bouchard, reconnu pour son style mordant à l'antenne d'une station d'Alma, KYK-FM. Sylvain Bouchard provient de la même région que Jeff Fillion et est âgé, comme celui-ci, dans la trentaine. Il n'en faut pas plus pour qu'on le décrive comme un Fillion en puissance... Or, dès l'annonce de son arrivée cette semaine, le jeune animateur a tenu à préciser qu'il n'est pas un nouveau Jeff Fillion puisqu'il ne tient pas de propos méchants, blessants ou malicieux à l'égard d'individus. Son dossier ne comporte d'ailleurs aucun blâme du CRTC et aucune condamnation en cour. La direction du 93,3 — consciente de la sévérité des reproches que le juge Alain a faits au propriétaire de CHOI, Patrice Demers — a souligné que son nouveau poulain fera de la radio d'opinion de qualité et respectera un code de déontologie strict.

«Respecter la dignité des personnes n'empêche pas d'avoir des opinions tranchées, d'être très critique, d'avoir des avis contraires à ceux qu'on entend habituellement. Tout ça, c'est bienvenu dans un débat démocratique. Mais il faut des termes respectant la réputation et la vie privée des gens», explique Daniel Giroux.

Selon le spécialiste, le juge a fait une distinction «très claire» entre les propos diffamatoires et les critiques valables. Rien n'empêche qui que ce soit de «brasser la cage».

Or le jugement rendu lundi est loin de dissuader tous ceux qui sont considérés comme des «matamores» de la radio, pour reprendre l'expression du magistrat. L'animateur André Arthur, qui est sur les ondes de la petite station CKNU de Donnacona, près de Québec, considère que «le message [du juge], c'est qu'on n'a pas le droit à l'erreur ni celui de déplaire. C'est terrorisant». En entrevue au Journal de Québec plus tôt cette semaine — M. Arthur a refusé d'accorder une entrevue au Devoir —, il a souligné ne pas avoir l'intention de changer. «Je suis en fin de carrière et je ne vois pas comment je pourrais faire très attention à ça.»

André Arthur a fait l'objet de la plus coûteuse condamnation en matière de diffamation au Québec. À la suite d'un procès concernant des propos tenus entre 1998 et 2000, il avait été condamné, en octobre 2002, à verser plus de 500 000 $ à l'ancien premier ministre Daniel Johnson et à son épouse Suzanne Marcil. M. Arthur a porté le jugement en appel.

Prudence, prudence...

L'ancien animateur de radio de Québec Claude Thibodeau ne croit pas que le jugement mettra fin à la délinquance de certaines stations puisque «c'est un style extrêmement payant». Chose certaine, si la controverse peut être payante, elle est maintenant de plus en plus coûteuse. Le juge Yves Alain a établi que «lorsqu'on se livre à des attaques personnelles répétitives à l'égard d'individus, il y a un prix à payer. Ce prix est d'autant plus élevé que les profits générés sont importants».

La majorité des propriétaires de station seront plus «frileux», estime Claude Thibodeau. Ils feront preuve de plus de prudence dans le recrutement de leurs animateurs et scruteront davantage les propos tenus sur leurs ondes. Car le jugement contre CHOI ne blâme pas seulement Jeff Fillion mais aussi son patron Patrice Demers, qui, selon le juge, a fait preuve d'une «inertie inexpliquée et inexplicable». «Le jugement engage clairement la responsabilité de l'administrateur. Au Québec, c'est assez nouveau», note M. Thibodeau.

Le rédacteur en chef de Voir Québec, David Desjardins, craint un effet pervers à la prudence plus grande que manifesteront les propriétaires de station. Il faut, selon lui, éviter de passer d'un extrême — les attaques excessives — à l'autre — la complaisance à outrance. «Il ne faudrait pas que les gens aient une retenue exagérée en parlant du travail de certains individus du domaine public. Il ne faut pas s'empêcher de critiquer sous prétexte qu'on a peur de léser des gens. On tomberait alors dans un intégrisme des bien-pensants. Il faut continuer de pouvoir dire que quelqu'un est un imbécile, un incompétent, un arriviste ou un imposteur si, dans son travail, il agit ainsi», explique-t-il.

Selon Daniel Giroux, le procès intenté par la présentatrice de bulletins météo Sophie Chiasson a changé la perception des auditeurs de Québec à l'égard de la radio-poubelle. «Il y a eu un revirement de l'opinion publique et sans doute des auditeurs de CHOI quand ils ont pu mettre un visage sur une victime. Ils ont vu quelqu'un qui leur ressemblait, qui essayait de faire son petit bonhomme de chemin dans la vie. Ils ont vu quelqu'un être attaqué gratuitement et avec une grande force. Ils ont pu s'identifier à Sophie Chiasson. Ils ont réalisé que ça n'avait pas de bon sens que des animateurs, sous prétexte de vouloir hausser leurs cotes d'écoute et faire plus d'argent, agissent comme Fillion l'a fait. Ça marque un virage très important», souligne-t-il.

D'autres «virages», tout aussi importants, sont attendus. Les victimes des animateurs rebelles seront probablement plus prompts à intenter des poursuites étant donné que les bénéfices commencent à être plus grands que les coûts. Les compagnies d'assurances risquent de revoir à la hausse la franchise de la couverture qu'elles offrent aux stations de radio au cas où leurs animateurs dérapent. Et les annonceurs seront «moins d'accord pour s'associer à cette forme de contenu» à laquelle Fillion a habitué Québec, selon la directrice média et vice-présidente chez Cossette, Francine Marcotte. Autant de raisons qui poussent la radio d'opinion extrême à «se surveiller» davantage, comme le dit Louis Champagne.