Décès de Jean-Paul II: une ferveur médiatique déséquilibrée

Dès l’annonce de l’aggravation de l’état de santé du pape Jean-Paul II, la semaine dernière, les médias du monde entier ont accordé une couverture en direct à l’événement, consacrant des heures d’antenne et des dizaines de pages de jou
Photo: Agence Reuters Dès l’annonce de l’aggravation de l’état de santé du pape Jean-Paul II, la semaine dernière, les médias du monde entier ont accordé une couverture en direct à l’événement, consacrant des heures d’antenne et des dizaines de pages de jou

Dans les conversations privées, le nombre de citoyens excédés devant la «couverture papale» des médias croît sans cesse. Un tel déferlement d'images, de reportages, d'articles et de numéros spéciaux de magazines atteint un sommet inégalé. Les cyniques feront remarquer que la commission Gomery a heureusement repris la diffusion publique de ses travaux pour qu'ils puissent se changer les idées.

Les médias en ont-ils trop fait depuis une semaine? À l'ère des chaînes d'information continue, de la concurrence effrénée entre les médias et de la multiplication exponentielle des sources d'information sur Internet, la notion de «trop» n'a plus vraiment de sens. Les médias en feront toujours «trop» dès qu'un événement captera l'attention mondiale, ne serait-ce que par mimétisme, histoire de nourrir un système médiatique à la voracité sans limites.

La question consisterait plutôt à se demander si ce «trop» contient assez d'équilibre pour satisfaire tout le monde. Sur ce dernier point, le déséquilibre est impressionnant entre la sanctification médiatique de Jean-Paul II et l'état véritable de la pratique de la religion catholique, particulièrement au Québec.

En effet, un tel déferlement se produit alors que le nombre de prêtres diminue sans cesse, que les églises sont transformées en condos et qu'un sondage Léger Marketing publié dans Le Devoir à la mi-février indiquait que les trois quarts des parents québécois veulent que l'école soit entièrement laïque et dépourvue de tout enseignement religieux.

Pour être fidèle à cette réalité, les médias auraient donc dû présenter la mort du pape de façon plus sobre. Mais visiblement, avant de célébrer la disparition du chef d'une Église catholique en déclin chez nous, nos médias ont d'abord célébré une figure politique et médiatique, de même qu'un chef spirituel dans le sens très général du mot, comme s'il s'agissait du symbole international de la spiritualité (alors que Jean-Paul II, s'il fut un grand apôtre de l'oecuménisme, fut d'abord le chef d'une structure qui a ses règles propres, l'Église catholique, une structure qui interdit aussi la contraception, qui ne veut pas que les femmes soient prêtres et qui condamne l'homosexualité).

Chez nos voisins américains, la chroniqueuse Virginia Heffernan, du New York Times, écrivait cette semaine que la télévision américaine a toujours préféré voir en Jean-Paul II un homme politique ou une célébrité plutôt que de le considérer sous l'angle religieux. Elle faisait remarquer qu'au cours des derniers jours, Jean-Paul II a été présenté à la fois comme un athlète, un acteur, un ennemi du totalitarisme, un globe-trotteur, un polyglotte, un pacifiste, un oecuméniste et même une star du rock!

La fin de semaine dernière a été particulièrement éprouvante pour l'esprit critique. Selon certains calculs, TVA a offert 35 heures d'émissions spéciales alors que Radio-Canada en a diffusé 55. Cité par Le Journal de Montréal, le présentateur Pierre Bruneau justifiait mardi l'ampleur de la couverture médiatique par le fait «qu'on n'abandonne pas un mourant que nous avons décidé de veiller». Et la décision de veiller le mourant à ce point, était-elle justifiée? Constatant l'ampleur de la couverture médiatique vendredi dernier, on frémissait à l'idée qu'une telle agonie se prolonge une semaine.

Les journaux n'ont pas donné leur place, La Presse se distinguant particulièrement en la matière avec 40 pages samedi dernier, autant le lendemain ainsi qu'un cahier spécial de 76 pages sur papier glacé, mis en vente dimanche dans les kiosques à 100 000 exemplaires.

Rappelons que lundi, Le Devoir consacrait la quasi-totalité du premier de ses deux cahiers quotidiens à la mort du pape.

Une spécialiste de Cossette Media interviewée hier sur le site Internet d'Info Presse expliquait que selon les données préliminaires d'écoute, si les chaînes spécialisées RDI et LCN auraient par moments quadruplé leur auditoire, toute cette déferlante ne semble pas avoir haussé l'écoute des chaînes généralistes. La donnée la plus significative qu'on possède est la suivante: samedi soir dernier, au moment du décès du pape, l'émission qui a recueilli le plus d'auditoire au Québec a été le film présenté à TQS alors que tous les autres réseaux présentaient des émissions commémoratives.

Il y a quelques jours, un organisme américain spécialisé, Global Language Monitor, a calculé que le décès de Jean-Paul II avait donné lieu à 45 000 articles d'actualité majeurs sur Internet en 48 heures et que ce décès a été mentionné plus de 4,4 millions de fois pendant sur Internet au cours de ces deux jours. Selon le même organisme, les attaques terroristes du 11 septembre 2001 avaient suscité trois fois moins d'articles d'actualité sur Internet au cours des 48 heures qui avaient suivi le drame.

Peut-être que ce chiffre époustouflant prouve seulement qu'Internet est plus développé et plus répandu qu'il y a trois ans. Mais on ne peut s'empêcher d'y voir un formidable effet d'entraînement autour d'une figure sur laquelle on pouvait projeter le grand fantasme de la paix mondiale, au-delà des habituelles crispations politiques, en occultant la plupart du temps le fait que cette figure était à la tête d'une institution qui, sous certains aspects, fonctionne encore comme au Moyen Âge.

Sur le site Internet du journal Le Monde cette semaine, un sondage réalisé auprès des lecteurs nous donnait une petite indication de leur épuisement. Mercredi, 60 % des internautes trouvaient que les médias présentaient le pontificat de façon trop élogieuse. Le lendemain, un autre sondage, réalisé auprès de 13 200 internautes, se demandait ce que représentait véritablement le rassemblement de millions de pèlerins sur la place Saint-Pierre. Les internautes étaient 20 % à répondre qu'il s'agissait d'une véritable ferveur religieuse alors que 34 % soutenaient qu'il s'agissait d'un hommage à un personnage historique et que 38 % défendaient l'idée que cet hommage sans précédent représentait «une personnalisation qui a peu à voir avec la religion».