Télévision - L'ogre de Californie

Thomas Mann à l'écran - Source ARTV
Photo: Thomas Mann à l'écran - Source ARTV

Ce n'est pas tous les jours que la télévision offre de substantielles nourritures littéraires. Venue d'Allemagne, auréolée de nombreux prix et d'un budget important, la télésérie Thomas Mann et les siens, que diffuse Artv en trois épisodes de deux heures chacun, dimanche 25, lundi 26 et mardi 27 août, à 22h, est à marquer d'une croix indélébile dans l'agenda de quiconque s'intéresse à la littérature et à l'histoire.

Bien connu en Allemagne, son réalisateur, Heinrich Breloer, y travaillait depuis 20 ans. Suivant un genre qui fait maintenant école, il mêle avec un art sûr des documents d'archives méconnus et le jeu de comédiens qui furent choisis parfois, en plus de leur talent, pour leur ressemblance physique avec leurs célèbres modèles. Telle porte qui s'ouvre, le souvenir d'une réflexion transformée en réplique, le retour sur les lieux aimés, le flash d'un appareil-photo, s'ajoutant à un montage impeccable, font en sorte de plonger régulièrement le téléspectateur dans un passé reconstitué et pourtant si vrai que, pour un peu, il pourrait le croire sien. À la télévision, depuis ces dernières années, le procédé du docu-drame n'est pas nouveau, mais la maîtrise ici atteinte repousse quelque peu les limites du genre.

Thomas Mann, qui reçut le prix Nobel de littérature en 1929, est une figure importante de la littérature mondiale. Mais il fut aussi un ogre créateur qui domina, par sa stature et son égoïsme, une famille par ailleurs extraordinairement douée. Le frère aîné, Heinrich, avait été le premier, au début du siècle dernier, à connaître le succès en Allemagne avec un roman, Professeur Unrat, qui devait donner au cinéma L'Ange bleu où brilla une certaine Marlène Dietrich. Faisant suite à la défaite allemande de la Première Guerre mondiale, Heinrich Mann avait montré une clairvoyance politique qui avait fait défaut à son frère cadet, au début tenté par le nationalisme. Ayant perdu tout prestige à mesure que le nazisme gagnait les foules, ses livres brûlés sur la place publique, Thomas Mann se rattrapa en menant, depuis ses exils suisse, français et américain, une lutte farouchement antinazie, mais à la nécessité de laquelle il ne se rallia que sous la pression de ses deux enfants aînés, Klaus et Erika.

Ayant grandi dans un milieu aisé, artiste et tolérant, ces derniers, tout en alternant des amours incestueuses et homosexuelles, multipliaient les gestes de résistance, en particulier sur la scène du subversif cabaret Le Moulin à poivre. De Klaus Mann, qui lui aussi avait connu le succès avant-guerre, on se souvient maintenant, surtout, du film Mephisto, que le Hongrois Istvàn Szabò a tiré de son roman portant sur les compromissions d'un artiste ambitieux, égaré chez les nazis. Dans les années 40 et 50, cependant, le fils ne devait jamais parvenir à éclipser le père et, de dérives héroïnomanes en échecs personnels et artistiques, il finira, après une tentative de suicide ratée à New York, où il vivotait en s'occupant d'une revue de l'émigration, par se donner la mort à Cannes, dans une quasi-solitude.

Car le suicide hante les destins de cette famille hors du commun, dont les aléas épousent l'histoire culturelle et politique de l'Allemagne dans ses heures les plus sombres. La fille cadette de Thomas Mann, Elisabeth Mann-Borgese, seule survivante du naufrage familial au bénéfice du «Magicien», agit ici comme une guide tour à tour affable, détachée, pensive, rieuse, souvent bouleversante. D'autres entrevues, réalisées avant leur mort, font entendre les voix des enfants Erika, Golo et Monika, devenus des vieillards un brin amers, tandis que la caméra surprend la photo d'une Katia Mann octogénaire et qui, inconditionnellement, fut le roc dont son mari avait besoin, ses enfants et elle-même dussent-ils en souffrir.

Ces derniers, au moins, auront connu une mort naturelle. Mais les autres? Michael, le cadet, suicidé. Klaus, aussi, on l'a vu. De même Nelly Krüger, maîtresse et puis épouse d'Heinrich, lequel se maria au-dessous de sa condition, et qui choisit l'alcool comme une arme à retourner contre elle-même. Et des années plus tôt, l'excentrique tante Lulla, soeur de Thomas Mann, retrouvée pendue à une poutre, pour un chagrin d'amour, a-t-on alors cru.

Il est vrai que l'époque montrait partout la mort. C'est donc à cette noire conjoncture que s'attache la série. Et le parti pris de la mise en scène, qui brouille à dessein les frontières entre la fiction et le document historique, en accroît l'impression de vérité.

Mais tout aussi bien une impression de gâchis. Les monstres littéraires ne se doutent pas du mal qu'ils font autour d'eux. Pire: il leur plaît de ne pas le savoir.

Thomas Mann et les siens, Artv, les 25, 26 et 27 août à 22h. Dans la foulée, signalons la parution cet automne chez Seghers de l'essai de Dieter Strauss et Dominique Miermont, Klaus Mann et la France — Un destin d'exil. Son sujet mis à part, le document est étranger à la série, mais sa lecture devrait en prolonger l'intérêt. Et puisqu'il est question de l'Allemagne, ajoutons qu'à Montréal la Cinémathèque québécoise (du 24 septembre au 10 octobre) et le Goethe-Institut (du 25 septembre au 27 novembre) souligneront tous deux, par une programmation spéciale, les 10 ans de la chaîne de télévision culturelle franco-allemande Arte.

À voir en vidéo