«Communiquer la “mission”»: hospitalité et hostilité

Des soldats du Royal 22e Régiment déployé en Afghanistan, photographiés ici en 2011.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Des soldats du Royal 22e Régiment déployé en Afghanistan, photographiés ici en 2011.

Le professeur de l’Université du Québec en Outaouais Aimé-Jules Bizimana, spécialiste du journalisme de guerre, vient de publier Communiquer la « mission ». L’armée canadienne et les médias intégrés en Afghanistan (PUQ). Il y explique comment et pourquoi des centaines de reporters canadiens et étrangers ont été accrédités par les Forces armées canadiennes pour couvrir les opérations en Afghanistan.

Pourquoi avoir choisi ce sujet des journalistes intégrés par
l’armée ?

À cause de l’importance de la guerre en Afghanistan pour le Canada. Ça reste l’événement le plus important pour le pays des vingt dernières années. Ça me semblait donc absolument vital de l’étudier du point de vue de la communication, des relations des médias avec l’armée canadienne. Le livre m’a demandé au minimum trois ans de travail à temps complet. La recherche s’appuie sur 93 entrevues, dont 63 avec des journalistes.

Combien de journalistes ont couvert le conflit en étant pris en charge par l’armée canadienne ?

Environ 500, dont 80 % de Canadiens et 20 % d’autres pays occidentaux, entre 2002 et 2011. C’est énorme. C’est en fait le plus imposant dispositif médiatique de l’histoire de l’armée canadienne. La Deuxième Guerre mondiale a été couverte par à peu près 120 reporters du Canada. Ça démontre le sérieux de l’armée à s’occuper de sa guerre de communication, parce que ce conflit ne s’est pas seulement fait avec des fusils. C’était important aussi de contrôler les messages. Comme le disaient les médias eux-mêmes, le centre de gravité des batailles, c’était le public canadien.

L’objectif par excellence était donc de convaincre la population d’appuyer cette guerre ?

Absolument. C’était aussi vital en Afghanistan que pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les armées et les gouvernements ne peuvent pas mener de conflits sans le soutien de la population. Si la conduite de la guerre n’est pas menée de façon responsable, le soutien s’effrite, et le gouvernement met un terme aux opérations. C’est ce qui est arrivé aux Américains en Somalie. Au Québec, quand le Royal 22e Régiment a été déployé en Afghanistan en 2007, on a tout fait pour augmenter le soutien de la population. Le nombre de morts commençait alors à se multiplier, et on sentait bien que la guerre devenait de plus en plus impopulaire.

Les Américains ne montrent même pas les cercueils de leurs soldats morts au combat. On ne peut pas reprocher à l’armée canadienne d’avoir caché ses morts.

 

Pourquoi les journalistes jouent-ils ce jeu, alors ?

Les journalistes veulent couvrir la guerre de manière indépendante. Certains y arrivent plus que d’autres. Il y a deux catégories de journalistes. Il y a ceux que la reporter française Anne Nivat appelle les journalistes fonctionnaires. Ils se contentent des infos préparées par l’armée. Il y a les autres, plus rares, les Graeme Smith et Michèle Ouimet, beaucoup plus libres et qui réussissent à contourner les blocages et les filtres. Mais depuis la guerre du Vietnam, les armées ne veulent pas permettre la libre circulation des reporters sur les champs de bataille. L’objectif, c’est de contrôler les images.

Vous citez un médecin militaire qui parle d’un « anonymat aseptisé » dans les reportages. La couverture a-t-elle donc masqué l’essentiel de la guerre, de celle-là comme de toutes les autres, soit les morts et les destructions ?

Les Américains ne montrent même pas les cercueils de leurs soldats morts au combat. On ne peut pas reprocher à l’armée canadienne d’avoir caché ses morts. L’image la plus emblématique de la guerre, c’était celle de la cérémonie d’adieu aux cercueils à Kandahar, avec une conférence de presse du commandant. Mais au-delà de cette transparence, les militaires ont tout fait pour cacher les zones d’inconfort, surtout les images de blessés. Il faut aussi considérer que les médias ont leurs propres règles éthiques. On ne peut pas montrer la tête éclatée d’un enfant afghan au journal télévisé. Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire. Pour moi, le plus grand photographe de guerre en Afghanistan, c’est Louie Palu, et ses photos ne montrent jamais de scènes macabres tout en témoignant de manière très convaincante de la vie difficile des soldats. Une de ses photos prises à l’hôpital de Kandahar montre une civière avec une trace de sang par terre. Ça suffit et ça dit tout sur la guerre.

Il n’y a pas beaucoup de journalistes embarqués dans la guerre en Ukraine. Qu’observez-vous dans la couverture de ce conflit ?

D’abord, les Russes et les Ukrainiens n’ont pas de service dembedding [intégration des journalistes] officiel. Il y a toutefois des invitations ponctuelles de reporters. Ensuite, les belligérants eux-mêmes communiquent maintenant les images. On découvre une dimension qu’on n’avait jamais vue. Ces images très près du front sont diffusées sur les réseaux sociaux, qui permettent de contourner les médias traditionnels. On voit les drones balancer des grenades dans les tranchées. Par contre, ça vient aussi avec des manipulations d’images. Il faut vraiment faire très attention pour ne pas se faire berner par une fake news.

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