Correspondants étrangers, «persona non grata»?

Basées depuis 2018 à Moscou, en Russie, la correspondante Tamara Alteresco et son équipe ont été expulsées du pays en février dernier par les autorités.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Basées depuis 2018 à Moscou, en Russie, la correspondante Tamara Alteresco et son équipe ont été expulsées du pays en février dernier par les autorités.

Guerres, recul démocratique, tensions géopolitiques, méfiance envers les médias : le métier de correspondant à l’étranger, aux défis déjà multiples, est aujourd’hui plus difficile que jamais à pratiquer. Radio-Canada a même dû fermer ses bureaux en Chine et en Russie dans la dernière année, ses journalistes n’étant plus les bienvenus. Mais comment raconter l’histoire qui s’écrit dans ces pays en étant tenu à distance ?

« Il y a une profonde transformation de la façon dont on réussit à obtenir l’information internationale. […] On doit faire preuve d’imagination, d’adaptation et de persévérance pour y arriver », laisse tomber en entrevue Philippe Leblanc, qui était de passage à Montréal cette semaine.

Le correspondant de Radio-Canada en Asie sait de quoi il parle. Nommé en juillet 2020 pour prendre la relève d’Anyck Béraud à Pékin, il n’a finalement jamais obtenu son visa de travail pour la Chine. Radio-Canada a dû se rendre à l’évidence et fermer son bureau dans la capitale chinoise en novembre dernier, après plus de 40 ans de présence dans ce pays. Philippe Leblanc couvrira quand même cette région pour les deux prochaines années, mais de Taipei, à Taïwan, où il s’était installé « en attendant ».

Cette décision, le journaliste l’a accueillie dans un mélange de déception et de soulagement. D’un côté, sur le plan journalistique, « on veut tous être en Chine », un pays sur lequel il y a beaucoup de choses à raconter. « J’étais même préparé à me faire suivre, à me faire écouter, à me faire empêcher de tourner dans les lieux publics, à ne pas pouvoir rencontrer les gens que je voulais rencontrer », souligne-t-il. Mais de l’autre côté, s’installer à Taïwan, c’est pouvoir « pratiquer son métier librement ».

Il y a une profonde transformation de la façon dont on réussit à obtenir l’information internationale. […] On doit faire preuve d’imagination, d’adaptation et de persévérance pour y arriver.

Couvrir à distance un pays comme la Chine, sans pouvoir y mettre le pied, reste néanmoins un défi de taille qui s’ajoute aux difficultés quotidiennes du métier de correspondant, telles que la barrière de la langue, l’adaptation culturelle, le décalage horaire, l’accessibilité, ou encore les contacts à bâtir.

« Puisque je ne peux rien constater sur place, ni parler directement aux Chinois, […] je vais parler à des chercheurs et des gens d’affaires de Taïwan, qui ont beaucoup d’échanges avec la Chine, et peuvent en parler plus librement. Je fais aussi le tour de plusieurs sources d’information de différents pays, puisque chacun à son biais. »

L’avantage, poursuit-il, c’est que la plupart des Taïwanais qu’il rencontre ont des amis ou de la famille en Chine, ce qui permet d’avoir un son de cloche sur le terrain.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le correspondant de Radio-Canada en Asie, Philippe Leblanc

Il n’en reste pas moins que sans image, il doit parfois s’en tenir à des reportages écrits ou carrément tirer un trait sur certains sujets.

Expulsés de la Russie

« À distance, on se sert de nos sources, des gens qu’on connaît sur place pour avoir une idée de l’ambiance, mais ça ne remplacera jamais le journalisme qu’on peut faire sur le terrain », estime pour sa part la correspondante Tamara Alteresco.

Basées depuis 2018 à Moscou, en Russie, elle et son équipe ont été expulsées du pays en février dernier par les autorités. Cela faisait 44 ans que Radio-Canada possédait un bureau dans ce pays.

Depuis, elle n’a plus de bureau fixe et se déplace d’un pays à l’autre en Europe de l’Est. « Ce serait malhonnête de dire qu’on continue de couvrir la Russie en n’étant pas en Russie. […] Par contre, c’est important de continuer à suivre les Russes qui sont en exil, ils sont des centaines de milliers. »

Seul bémol, la plupart d’entre eux sont évidemment contre la guerre et le régime de Vladimir Poutine. « On aimerait aussi entendre ces jeunes mobilisés, obligés de faire leur valise pour aller en guerre. Ce serait important également de montrer comment la Russie change : est-ce qu’il y a des industries qui ont été converties en industrie de guerre ? Quel est le moral de la population ? […] Mais pour ça, il faudrait être sur le terrain », ajoute la journaliste, une pointe d’amertume dans la voix.

Déterminés à bien faire leur travail de correspondant malgré les bâtons qu’on leur a mis dans les roues, les deux journalistes rencontrés par Le Devoir se montrent inquiets de voir de plus en plus de pays fermer leurs portes aux médias étrangers et contrôler l’information qui sort de leurs frontières.

Ils insistent : le journalisme de terrain est crucial, même aujourd’hui, quand les technologies nous permettent de contacter n’importe qui dans le monde en un clic. Ça permet d’observer de ses propres yeux la réalité, de comprendre la complexité de certaines situations, de donner la parole aux principaux concernés et de trouver toujours plus de nouvelles histoires à raconter.

« Le plus beau compliment que je reçois après un reportage, c’est quand les gens m’écrivent : “c’est comme si j’étais avec vous”, confie Tamara Alteresco. Les amener avec nous, le plus près possible, quitte à leur donner la couleur et l’odeur, […] c’est comme ça qu’on les intéresse à ce qu’il se passe à l’étranger. »

Deux rendez-vous

Les six correspondants de Radio-Canada à l’étranger seront les invités d’honneur de deux émissions spéciales enregistrées devant public dans les locaux du diffuseur cette semaine. Le premier rendez-vous se déroulera jeudi soir, de 20 h à 22 h, en compagnie de la cheffe d’antenne du Téléjournal, Céline Galipeau. Le second se tiendra vendredi, de 11 h 30 à 13 h, avec l’animateur de Midi info, Alec Castonguay. Ce sera l’occasion pour Marie-Eve Bédard et Raphaël Bouvier-Auclair (basés à Paris), Tamara Alteresco (en Europe de l’Est), Philippe Leblanc (en Asie), Azeb Wolde-Giorghis et Frédéric Arnould (à Washington) de revenir sur l’actualité internationale qui a marqué l’année 2022, mais surtout de témoigner de leur vécu de correspondant sur le terrain.



À voir en vidéo