Regard médiatique sur la crise du verglas, 25 ans plus tard

Après la crise, des résidents s'étaient mobilisés pour aider les équipes municipales à nettoyer les rues de Montréal, où des milliers d'arbres s'étaient brisés sous le poids de la glace.
Photo: Archives La Presse canadienne Après la crise, des résidents s'étaient mobilisés pour aider les équipes municipales à nettoyer les rues de Montréal, où des milliers d'arbres s'étaient brisés sous le poids de la glace.

Le 6 janvier 1998, le Québec se réveille en plein cauchemar de glace. La pluie verglaçante qui tombe depuis deux jours a jeté au sol des pylônes d’acier et plongé dans le noir des centaines de milliers de personnes. Au gouvernement et à Hydro-Québec, on prend soudainement la mesure de la catastrophe qui s’annonce, tout comme dans les salles de nouvelles. Vingt-cinq ans plus tard, des journalistes racontent comment ils ont couvert cette crise qui a marqué les esprits.

Comme la plupart des Québécois, Robert Plouffe se souvient de la crise du verglas de 1998 comme si c’était hier. S’il n’a perdu l’électricité que pendant une quinzaine d’heures dans sa maison de Sainte-Julie, il a passé des semaines entières à sillonner les villes les plus touchées par la catastrophe afin de rapporter, pour le bulletin de nouvelles de TVA, les histoires des citoyens qu’ils rencontraient sur le terrain.

« L’actualité est toujours au ralenti au retour des Fêtes, et comme journaliste, on se cherche souvent des sujets. Cet hiver-là, on n’a pas manqué de matière première », se remémore l’ex-journaliste, aujourd’hui employé chez Retraite Québec.

Ce qu’on entendait, c’était le bruit des branches soufflées par les vents, on les entendait craquer, casser, tomber. Et [le producteur acéricole] s’est mis à pleurer. Des épisodes comme ça, c’est très émouvant.

Il aura tout de même fallu quelques jours avant que TVA ne s’empare pleinement de la nouvelle. Les Québécois sont habitués aux aléas de l’hiver et rien ne laissait présager que cette pluie verglaçante paralyserait le sud de la province pendant des semaines dans certaines régions.

Le triangle noir

C’est lorsque des pylônes électriques s’effondrent sous le poids du verglas, le 6 janvier, que les journalistes de TVA Nouvelles ont été mobilisés pour couvrir les événements, se rappelle Robert Plouffe. Tôt ce mardi-là, le journaliste a été envoyé dans le fameux triangle noir, cette zone entre les villes de Granby, Saint-Hyacinthe et Saint-Jean-sur-Richelieu, en Montérégie, où la situation a été la plus catastrophique.

Il y rencontre des agriculteurs inquiets. Soudain, en pleine entrevue, des pylônes s’écroulent « comme des dominos » autour d’eux. « Dans le reportage de l’époque, on m’entend crier “Checke, Checke, regarde, regarde” à mon collègue caméraman. […] Les images étaient tellement saisissantes. »

Photo: Archives Le Devoir La une du « Devoir », le 9 janvier 1998

Au Devoir aussi, il a fallu quelques jours avant que le verglas n’attire l’attention. « Les premiers jours, on était vraiment dans l’émerveillement de voir la ville figée dans le cristal. C’est après que ça s’est gâté parce que la pluie verglaçante a continué de tomber. Les branches cassaient, les lignes à haute tension tombaient et les transformateurs explosaient », se souvient Judith Lachapelle, qui sortait des bancs de l’université et travaillait depuis peu pour le quotidien.

Le 7 janvier, la jeune journaliste surnuméraire signe le premier d’une longue série de manchettes. « On venait de passer du fait divers à la crise », souligne celle qui travaille aujourd’hui à La Presse. Tout au long du mois de janvier, elle sera aux premières loges de la crise, progressivement épaulée par d’autres journalistes de la salle qui sera rapidement mobilisée pour couvrir le verglas.

Histoires marquantes

Des histoires à raconter, il y en avait à la pelle. Entre les conférences de presse quotidiennes du premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, et du p.-d.g. d’Hydro-Québec, André Caillé, on parlait du quotidien des citoyens sans électricité, des refuges improvisés, de l’entraide entre voisins, du travail acharné des employés d’Hydro-Québec, de l’intervention de l’armée ou encore des débordements dans les hôpitaux. On rapportait aussi le bilan des morts — au moins 30 — à travers la province, des blessés, des pertes matérielles.

« Ce qui m’a touché le plus, c’est de voir certains producteurs perdre complètement tout », explique Robert Plouffe. Il se souvient particulièrement de ce producteur acéricole qui témoignait des dégâts du verglas dans son érablière. « On est en entrevue et le pauvre monsieur me dit d’un coup : “Ne parlez plus, écoutez !” Ce qu’on entendait, c’était le bruit des branches soufflées par les vents, on les entendait craquer, casser, tomber. Et il s’est mis à pleurer. Des épisodes comme ça, c’est très émouvant. »

L’animatrice Sophie-Andrée Blondin se souvient quant à elle des nombreux appels de citoyens seuls, déprimés, parfois en détresse. À l’époque, elle était à l’animation de Radio services Montérégie, créée spécialement par Radio-Canada — sur son ancienne fréquence AM — pour les auditeurs de la Rive-Sud, plus durement et plus longtemps touchés par la crise. Tous les jours, 24 h sur 24, on y livrait des informations sur l’évolution de la situation et on offrait une tribune aux citoyens.

« Les gens appelaient parce qu’ils avaient besoin d’aide, besoin de parler, de témoigner de ce qu’ils vivaient. Ils avaient froid, ils n’étaient pas bien. Ils avaient besoin de conseils, d’être rassurés », raconte Sophie-Andrée Blondin.

Photo: Jacques Grenier archives Le Devoir Un employé d'Hydro-Québec émonde des arbres pendant la crise du verglas, le 9 janvier 1998, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.

Elle se souvient particulièrement de cet homme qui lui racontait en direct comment il avait aménagé un chauffage d’appoint chez lui avec les moyens du bord. « J’avais l’impression que ce qu’il faisait était dangereux. Je devais l’encourager à se confier tout en faisant comprendre aux gens qui écoutaient qu’il fallait prendre sa méthode avec un grain de sel », se souvient-elle. « C’était la plus grande difficulté du direct : vu qu’on était en mode d’accompagnement en direct, on n’avait pas le luxe du filtre du temps. »

Elle retire néanmoins de bons souvenirs de cette expérience, qui a été son « école d’animation ».

Judith Lachapelle garde aussi un souvenir « enivrant » de cet événement qui a été un tremplin pour sa carrière. « À cette époque-là, je vais passer de surnuméraire à temps très partiel, à temps plein. Ça a été le début de ma vie professionnelle. »

« C’est sans précédent, historique, ça a marqué le Québec au complet. Comme journaliste, on aime pouvoir dire “non seulement j’étais là, mais j’ai aussi été témoin et j’ai rapporté les événements” », lance de son côté Robert Plouffe, une pointe de fierté dans la voix.



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