Jeff Fillion a décidé de se taire

Québec — Celui qui, brandissant la liberté d'expression, a déjà traité des personnalités publiques de «tabarnak de chienne» et de «mange-marde» a décidé de se taire. Enseveli sous les plaintes, blâmé par le CRTC et usé par un procès en diffamation, l'animateur controversé Jean-François Fillion quitte les ondes de la station de radio CHOI, à Québec.

Jeff Fillion ne sera plus à la barre du Monde parallèle, l'émission matinale la plus populaire de la capitale avec 63 000 auditeurs au quart d'heure. Il demeurera cependant dans le giron de Genex Communications puisque son employeur lui propose d'occuper de nouvelles fonctions au sein de l'entreprise. L'homme de 37 ans n'abandonne pas le micro pour toujours puisqu'il envisage de reprendre du service dès que la radio par satellite sera permise au Canada, ce qui pourrait lui permettre d'échapper au contrôle du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Jeff Fillion imiterait ainsi l'Américain Howard Stern, qui s'est soustrait de cette façon aux règles strictes de la Federal Communications Commission, l'équivalent américain du CRTC.

Un peu après 8h hier, Jeff Fillion a prononcé ses dernières paroles sur les ondes de CHOI. «Je ne suis pas un braillard, mais je trouve ça tough. Vous allez me manquer», a-t-il lancé à ses auditeurs, des sanglots dans la voix. La station a interrompu sa programmation régulière jusqu'à la fin prévue de l'émission, à 10h. La veille, Jeff Fillion avait accusé le CRTC d'avoir ruiné sa carrière.

Le propriétaire de Genex, Patrice Demers, a confirmé en conférence de presse le «retrait permanent et définitif» de son morning man. «Jean-François Fillion a fait sa dernière émission à l'antenne de CHOI. C'est une décision irréversible. Il n'y aura pas de retour en ondes», a-t-il dit, soulignant que la décision a été prise «conjointement» avec l'animateur-vedette. L'annonce devait être faite officiellement aujourd'hui, mais les plans ont changé lorsque Jeff Fillion a subitement décidé de quitter les ondes au beau milieu de son émission, hier. «C'est une décision qui est la conséquence de l'évolution de la dernière année et des dernières années, autant d'un point de vue réglementaire, juridique et même politique. Ça crée un climat dans lequel M. Fillion était incapable d'oeuvrer et de manoeuvrer», a expliqué M. Demers.

CHOI s'est retrouvée sur la sellette tout particulièrement au cours du procès en diffamation intenté par Sophie Chiasson, qui a provoqué une onde de choc à Québec. L'important mouvement de sympathie pour la jeune présentatrice de bulletins météo a fait mal à la station. «La pression médiatique était très importante dans les dernières semaines, et ça fait partie de l'environnement global qui nous a poussés à prendre la décision», a reconnu Patrice Demers. Le juge Yves Alain, de la Cour supérieure, doit rendre sa décision au cours des prochaines semaines et déterminer le montant des dédommagements que devra payer CHOI puisque la station a déjà reconnu ses torts. La demanderesse, Sophie Chiasson, réclame 811 000 $, soit 200 000 $ en dommages moraux, 450 000 $ en dommages exemplaires et 161 000 $ en frais d'avocat, à Genex Communications, Patrice Demers et quatre animateurs, dont Jeff Fillion.

Plus d'une vingtaine de plaintes ont été formulées contre CHOI au CRTC depuis moins d'un an. La semaine dernière, c'était au tour du conseil central de la CSN de manifester son intention de déposer une plainte pour des propos vulgaires tenus à l'endroit de trois de ses représentantes. Patrice Demers a reconnu que les événements des dernières semaines ont eu un impact négatif sur la station.

Au dire du patron de Genex, Jeff Fillion refusait les mesures accrues de «surveillance» auxquelles la direction voulait le soustraire. «Il n'était pas capable et n'avait pas le goût de faire de la radio dans le contexte qu'on lui imposait et qui lui était imposé par la société», a-t-il expliqué. Même si le départ d'un animateur-vedette constitue une «lourde perte», CHOI conservera son titre de station la plus populaire de Québec, a assuré M. Demers, reconnaissant toutefois qu'il y aura «sûrement» une baisse des cotes d'écoute, qui atteignent plus de 400 000 auditeurs à l'heure actuelle. «On ne peut pas perdre un gros élément comme celui-là sans avoir une certaine baisse de cotes d'écoute», a-t-il dit.

Le retrait de Jeff Fillion ne modifie en rien la décision du CRTC de révoquer la licence de CHOI. Cette décision est contestée par Genex devant la Cour d'appel fédérale. Or Patrice Demers estime que le départ de l'animateur controversé améliorera les relations de l'entreprise avec le CRTC puisque les torts que lui reproche l'organisme fédéral «concernent principalement des propos tenus par Jean-François Fillion». Genex tente actuellement d'obtenir une licence pour exploiter une station de radio à Gatineau.

Pour le moment, Denis Gravel et Yves Landry, qui étaient les coanimateurs de Jeff Fillion, prendront la barre de l'émission matinale de CHOI. «Même si on a été au centre de plusieurs controverses, on n'a pas bâti Genex pour faire exclusivement de la controverse. On va se contenter dans les prochaines semaines de faire de la bonne radio pour les gens de Québec», a affirmé Patrice Demers. Jeff Fillion occupera quant à lui de nouvelles fonctions, loin du micro. Il serait en voie d'acheter des actions de Genex.

Originaire de Chicoutimi, Jeff Fillion avait fait ses premières armes à des stations de radio du Saguenay-Lac-Saint-Jean durant les années 80. Il a quitté le Québec pour se rendre aux États-Unis, où il est devenu consultant en programmation radiophonique. Quatre ans plus tard, en 1995, CHOI l'a recruté. Après un passage d'un an comme responsable de la programmation, Jeff Fillion est devenu animateur de l'émission matinale de la station et a gagné des parts de marché de plus en plus importantes. Il est devenu numéro un lorsque son concurrent, Robert Gillet, a été arrêté en décembre 2002 dans la foulée de l'enquête sur la prostitution juvénile.