Quelle place pour le militantisme dans le journalisme ?

Si certains insistent sur la nécessité, comme journaliste, de taire ses opinions pour se tenir loin de toute apparence de conflit d’intérêts, d’autres estiment que les reporters ont tous des partis pris et devraient pouvoir s’exprimer sur des sujets qui les touchent.
Getty Images/iStockphoto Si certains insistent sur la nécessité, comme journaliste, de taire ses opinions pour se tenir loin de toute apparence de conflit d’intérêts, d’autres estiment que les reporters ont tous des partis pris et devraient pouvoir s’exprimer sur des sujets qui les touchent.

Un journaliste peut-il manifester pour l’environnement ou afficher son soutien au mouvement Black Lives Matter sur les réseaux sociaux ? Le milieu journalistique a vivement débattu de la question lors du congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) ce week-end. Si certains insistent sur la nécessité, comme journaliste, de taire ses opinions pour se tenir loin de toute apparence de conflit d’intérêts, d’autres estiment que les reporters ont tous des partis pris et devraient pouvoir s’exprimer sur des sujets qui les touchent.

« Pour moi, les journalistes se doivent d’être impartiaux, alors que les militants ne le sont pas », a lancé d’emblée l’éditeur adjoint à La Presse, François Cardinal, invité par la FPJQ à prendre part au panel sur le journalisme et le militantisme.

Au sein de son quotidien, les règles déontologiques sont claires : les journalistes ne peuvent manifester pour soutenir une cause. Ils doivent se retenir de diffuser leurs opinions et ne peuvent faire partie d’un groupe d’intérêt. Des normes et des pratiques journalistiques que partagent la majorité des médias traditionnels au Québec.

Les journalistes évitent ainsi de se placer en situation de conflit d’intérêts, ou d’apparence de conflit d’intérêts. Ils préservent leur indépendance et démontrent leur volonté d’être les plus objectifs possible, sans jugement ni parti pris. Et c’est crucial selon M. Cardinal, pour ne pas « semer le doute » auprès des lecteurs et perdre leur confiance.

Je ne veux pas de journaliste avec une pancarte criant “solidarité”. […]. Il y a quand même une déontologie à respecter.

 

Il prend l’exemple d’un journaliste qui écrirait sur Twitter soutenir le mouvement Black Lives Matter. « Une des questions sous-jacentes du mouvement est le financement de la police. S’il doit après couvrir une conférence de presse de la police, que vaut son texte ? Je ne suis pas sûr qu’on puisse atteindre si facilement la rigueur, l’équilibre et la neutralité, quand on prend position, peu importent les positions. »

Une opinion qui est loin d’être partagée par Lela Savic, fondatrice et rédactrice en chef du média La Converse, qui pratique du « journalisme de dialogue » en couvrant principalement des sujets et des voix issus de la diversité.

« Sur les réseaux sociaux, je ne veux pas [connaître] tes opinions politiques. Mais sur la question de la justice sociale, je ne vais jamais pénaliser un journaliste qui dit Black Lives Matter, ou autre chose en lien avec de la justice sociale qui le concerne spécifiquement », explique Lela Savic. Elle invite toutefois les membres de son équipe à « ne pas trop s’exprimer » sur des sujets qu’ils souhaitent couvrir.

Elle ne considère pas non plus que son média fait du militantisme — comme le pensent certains — en choisissant de donner la parole avant tout aux personnes issues de la diversité et aux communautés marginalisées.

« C’est rééquilibrer la parole. C’est notre devoir de journaliste, ce n’est pas du militantisme », souligne-t-elle, estimant que ces sujets et ces voix sont souvent absents des médias traditionnels.

Par contre, elle rejoint M. Cardinal en ce qui concerne la présence de ses journalistes à une manifestation. « Je ne veux pas de journaliste avec une pancarte criant “solidarité”. […]. Il y a quand même une déontologie à respecter. »

« En manifestant, tu ne compromets pas ton indépendance, mais ton apparence de neutralité », nuance pour sa part le rédacteur en chef de Pivot, Alexis Ross, qui permet à son équipe de manifester. Selon lui, cela ne représente pas un problème pour Pivot puisqu’il ne prétend pas à la neutralité, en affichant ouvertement défendre des causes ou des principes progressistes.

« Nous, on mise sur la transparence pour regagner la confiance du public. Je crois qu’il n’y a pas de neutralité et qu’il n’y en aura jamais. Les journalistes ont tous des biais, ça fait partie de notre humanité. Si on affiche nos partis pris, ça permet aux gens de savoir où les journalistes se situent et de lire leurs textes avec un regard critique. »

Ses journalistes peuvent aussi librement s’exprimer sur la Toile tant qu’ils n’appuient pas ouvertement un parti politique ou un groupe d’intérêt, Greenpeace par exemple. Ils ne doivent pas non plus être membres de ce type de groupe d’intérêt envers qui ils pourraient être redevables.

« Bien sûr, je ne serai pas à l’aise que CBC/Radio-Canada, financée par nos fonds publics, adopte les mêmes pratiques », lance-t-il.

Nouvelle génération

 

Si la FPJQ a tenu à organiser ce panel, c’est que la question des limites à ne pas franchir pour ne pas verser dans le militantisme se pose de plus en plus dans les salles de rédaction, les cours de journalisme et même au sein de la société.

Plusieurs jeunes journalistes indépendants et étudiants en journalisme ont d’ailleurs remis en question la ligne dure des médias traditionnels à ce sujet. « Est-ce encore du militantisme de ne pas vouloir que la Terre brûle sous nos pieds, de vouloir un avenir ? Qu’allez-vous faire avec nous ? Parce qu’on s’en vient dans les médias et on est quand même bien militants. Allez-vous vous priver de talents ? » a demandé une finissante en journalisme de l’ATM de Jonquière.

C’est le travail des journalistes de raconter les changements climatiques et leurs impacts, lui a répondu M. Cardinal, mais « pour le reste, ce sont des militants qui doivent aller au front ».

Il a reconnu avoir entamé cette réflexion avec les plus jeunes journalistes de La Presse, qui ont pour certains « cette volonté d’amener du militantisme dans le métier ». « Ça amène des débats fascinants. […] c’est important d’avoir ces multiples sensibilités dans la salle aussi. Je veux qu’on ait ce débat, si on parle trop d’un sujet et pas d’un autre. »

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