Les Québécois à l’assaut de l’élite française

Depuis un an maintenant, Mathieu Bock-Côté est l’une des têtes d’affiche de la chaîne d’information CNews, parfois qualifiée par ses détracteurs de «Fox News française», en plus de commenter l’actualité hexagonale au micro d’Europe 1 et d’écrire dans les colonnes du «Figaro».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Depuis un an maintenant, Mathieu Bock-Côté est l’une des têtes d’affiche de la chaîne d’information CNews, parfois qualifiée par ses détracteurs de «Fox News française», en plus de commenter l’actualité hexagonale au micro d’Europe 1 et d’écrire dans les colonnes du «Figaro».

Les Français sont friands depuis des décennies des chanteurs et des humoristes québécois, mais les médias, la littérature et les cercles intellectuels de l’Hexagone sont longtemps demeurés des terres arides pour nos compatriotes. Outre la barrière de l’accent, d’aucuns se souviennent d’un certain mépris. Les Québécois pouvaient certes divertir, mais tout de même pas faire réfléchir. Or, la nomination de Dany Laferrière à l’Académie française et l’ascension médiatique de Mathieu Bock-Côté semblent changer la donne. Les élites françaises s’ouvriraient-elles maintenant aux cousins d’outre-Atlantique ?

« À la fin des années 1990, on se faisait surtout parler des chanteurs en France, de Starmania, de Céline Dion… Mais dans les années 2000, avec Wajdi Mouawad et Xavier Dolan, j’ai l’impression que la perception des Québécois a changé dans les milieux plus intellectuels. On a acquis une certaine respectabilité », se réjouit Yan Rioux, le directeur de la Librairie du Québec à Paris.

Selon lui, cette curiosité a, quelque part, mis la table pour l’arrivée d’un Mathieu Bock-Côté dans les médias en France. Depuis un an maintenant, le chroniqueur du Journal de Montréal est l’une des têtes d’affiche de la chaîne d’information CNews, parfois qualifiée par ses détracteurs de « Fox News française ». Le sociologue commente aussi régulièrement l’actualité hexagonale au micro d’Europe 1, une station de radio du même groupe de presse, et écrit dans les colonnes du Figaro, grand quotidien de référence de la droite française. C’est sans parler de ses essais, qui sont maintenant cités par des politiciens français de premier plan.

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, force est d’admettre qu’aucun Québécois avant lui n’avait atteint de telles strates dans l’écosystème médiatique français, pas même Denise Bombardier, qui a pourtant connu un grand succès intellectuel en France au point de recevoir la Légion d’honneur. « Je parle pour moi, mais très honnêtement, je n’ai jamais senti un blocage. Il y a toujours eu une grande ouverture. Je n’ai jamais été accueilli sur le mode de “ma cabane au Canada” », affirme Mathieu Bock-Côté depuis son appartement parisien.

Depuis qu’il s’est installé sur les bords de la Seine, MBC, comme on le surnomme, s’efforce de présenter au microcosme parisien les intellectuels québécois lorsqu’ils sont de passage, soucieux de leur ouvrir la voie. Dans son sillage, sa compagne, Karima Brikh, s’est également jointe cet automne à la salle de rédaction de CNews. Au départ, la journaliste n’avait pas l’ambition d’être devant la caméra, mais, rapidement, on lui a proposé de se joindre à l’équipe de chroniqueurs. Moins conservatrice que son illustre conjoint, Karima Brikh est depuis plus d’un mois l’un des contrepoids de centre gauche sur la chaîne d’information.

« Oui, il y a un enjeu de compréhension pour les Français. Ils m’ont demandé d’adoucir mon accent, mais ils ne m’ont pas demandé de le perdre. J’ai senti une grande ouverture, et ça va très bien jusqu’à présent », note celle qui a assuré la revue de presse à l’émission de Joël Le Bigot sur la Première Chaîne.

Préjugés tenaces

 

Pour autant, Denise Bombardier ne se berce pas d’illusions. Non, il ne faut pas s’attendre à ce qu’une vague d’intellectuels québécois submerge Saint-Germain-des-Prés à la suite du triomphe de Mathieu Bock-Côté. Il y a bien eu une invasion de chanteuses à voix québécoises après Starmania, mais on parle ici d’un milieu beaucoup plus chauvin que le show-business.

« La porte n’est pas ouverte. Ils choisissent des Québécois, leurs Québécois. Et encore maintenant, il y a des gens qui folklorisent l’accent », se désole l’autrice de Lettre ouverte aux Français qui se croient le nombril du monde.

Avec pour preuve un récent segment particulièrement vitriolique de la populaire émission Quotidien intitulé « Ferme ton tabernacle », dans lequel l’animateur Yann Barthès s’en prend à Mathieu Bock-Côté. Très marqué à gauche, souvent qualifié de « bien-pensant », Barthès se moque entre autres de l’accent québécois pour discréditer « l’immigré québécois de CNews […] qui n’a rien à foutre ici », usant au passage de tous les clichés imaginables.

« C’est d’une débilité épouvantable. […] Mais c’est l’exception bien plus que la norme. Il ne faut pas se laisser abattre par ces préjugés résiduels à la Yann Barthès », rétorque Mathieu Bock-Côté, qui note par ailleurs que cette condescendance est plus présente à gauche qu’à droite en France.

Yan Rioux n’en est pas si sûr. Le directeur de la Librairie du Québec à Paris rapporte que la féministe Martine Delvaux et le libertaire Francis Dupuis-Déri n’ont peut-être pas la notoriété de Mathieu Bock-Côté, mais il confirme que leurs essais rencontrent tout de même un succès intéressant.

« Il y a quelques essais québécois qui ont du succès. En dramaturgie, le Québec a toujours été réputé aussi. Mais en littérature, c’est plus difficile, remarque Yan Rioux. Il faut savoir qu’il y a énormément de livres qui sortent ici chaque année. Les Français ne nous attendent pas, ils n’ont pas besoin de nous, ils sont autosuffisants. Cela dit, il y a un grand intérêt pour le Québec de la part des libraires. Il n’y a jamais eu autant de livres québécois sur les tablettes, mais ça ne se traduit peut-être pas encore en ventes. »

Désintérêt aussi des Québécois

 

Certes, Dany Laferrière est maintenant un « immortel », mais c’est davantage l’écrivain haïtien que l’auteur de renom québécois qui a été reçu à l’Académie française, affirment des mauvaises langues. De quoi nourrir cette impression persistance que l’intelligentsia française est moins hermétique pour le reste de la francophonie que pour le Québec. Sur France 24, une chaîne d’information internationale, il est d’ailleurs courant d’entendre des accents africains et maghrébins, alors que le parler québécois est le grand absent des ondes.

« Il y a zéro discrimination, c’est juste qu’il n’y a personne pour aller travailler dans les médias en France. Il y a un grand capital de sympathie, mais je pense qu’on ne s’est juste pas donné la peine de cogner à la porte », regrette le Gaspésien d’origine Bertin Leblanc, qui a été rédacteur en chef à France 24 lors du lancement de la chaîne en 2005.

Un constat partagé à regret par Mathieu Bock-Côté. « La grande erreur des intellectuels québécois depuis les années 1980, c’est de s’être détournés de la France pour la côte est américaine. Aujourd’hui, ils rêvent 1000 fois plus d’être publiés dans The Atlantic que dans Le Point », s’attriste cet indépendantiste convaincu, qui voit dans la France la seule alliée du Québec, d’où la nécessité de bâtir des ponts de part et d’autre.

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