Un nouveau regard médiatique sur les violences sexuelles

Cinq ans plus tard, les médias ont franchi des pas de géant, mais cet apprentissage à toute vitesse ne s’est pas fait sans heurt.
Illustration: Valéry Lemay Cinq ans plus tard, les médias ont franchi des pas de géant, mais cet apprentissage à toute vitesse ne s’est pas fait sans heurt.

Afin de marquer les cinq ans du mouvement #MoiAussi (#MeToo), Le Devoir propose une série de textes montrant le chemin parcouru ou dressant un état des lieux dans différents secteurs culturels.

En publiant en octobre 2017 leurs enquêtes sur des accusations de harcèlement sexuel visant le producteur hollywoodien Harvey Weinstein, le New York Times et le New Yorker ont non seulement donné un élan au mouvement #MeToo, mais aussi pavé la voie à une série d’enquêtes journalistiques sur les violences à caractère sexuel, autrefois difficiles à mener.

Cinq ans plus tard, les médias ont franchi des pas de géant, mais cet apprentissage à toute vitesse ne s’est pas fait sans heurt.

« C’était la première fois qu’on rassemblait les témoignages de plusieurs victimes dénonçant un même agresseur. [Ces journaux] ont instauré un standard, une feuille de route pour les autres histoires [en matière d’agressions sexuelles] », explique la journaliste de La Presse Katia Gagnon, qui était à l’époque cheffe de la section Enquête du quotidien.

Une dizaine de jours plus tard, elle publiait avec la journaliste Stéphanie Vallet — aujourd’hui au Devoirla première enquête découlant du mouvement #MoiAussi au Québec, rapportant les inconduites sexuelles reprochées au producteur et animateur déchu Éric Salvail.

Des témoignages et un pattern

 

Avant 2017, il fallait généralement une plainte devant les tribunaux pour pouvoir rapporter une histoire impliquant des violences sexuelles. Sans témoin pour corroborer les faits — ces gestes survenant souvent dans un cadre privé —, les journalistes se retrouvaient avec la parole de la victime contre celle de son agresseur allégué, sans pouvoir confirmer l’une ou l’autre des versions.

Les enquêtes du New York Times et du New Yorker ont ainsi montré qu’avec plusieurs victimes dénonçant des comportements similaires, il est possible de corroborer des témoignages en établissant un « pattern ».

À cet égard, #MoiAussi a donné un coup de main aux journalistes : en libérant la parole des femmes sur les réseaux sociaux, il leur a permis de trouver plusieurs victimes d’un même agresseur. « Ça a tout changé pour nous dans l’enquête d’Éric Salvail, confie Katia Gagnon. On avait travaillé là-dessus en 2014, mais personne ne voulait nous parler, les gens avaient peur de se retrouver sur une blacklist. […] En 2017, le contexte a changé, les gens étaient prêts à parler, même si beaucoup sont restés anonymes. »

La journaliste et animatrice Monic Néron s’est retrouvée dans la même situation en 2017, lorsqu’elle travaillait encore au 98,5FM. Elle s’intéressait depuis quelques années déjà à des rumeurs qui couraient sur le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, mais personne ne voulait lui parler de peur d’être banni du milieu.

Lorsque le mot-clic #MoiAussi a déferlé sur la Toile, plusieurs femmes ont pris la parole pour le dénoncer, ce qui a permis de rouvrir l’enquête. En tout, dix femmes ont finalement accepté de raconter leur histoire à Monic Néron et à sa collègue de l’époque Émilie Perreault, ainsi qu’à la journaliste du Devoir Améli Pineda, qui a publié une enquête menée conjointement dans le quotidien.

Le 98,5 n’avait alors aucune « structure d’enquête », souligne Monic Néron, mais « personne ne pouvait rester insensible à la puissance et à la valeur probante » des témoignages recueillis.

Avant, ça finissait dans les faits divers et on passait à autre chose le lendemain. Aujourd’hui, on fait de la place aux dénonciations, aux procès, aux rapports qui touchent de près ou de loin les violences sexuelles. On fait des suivis des années plus tard, on talonne le milieu politique, on ne lâche pas le morceau.

 

Monic Néron voit également un « avant » et un « après » dans l’importance accordée aux violences sexuelles dans la couverture médiatique. « Avant, ça finissait dans les faits divers et on passait à autre chose le lendemain. Aujourd’hui, on fait de la place aux dénonciations, aux procès, aux rapports qui touchent de près ou de loin les violences sexuelles. On fait des suivis des années plus tard, on talonne le milieu politique, on ne lâche pas le morceau. »

Un travail encore mal compris

 

Depuis Éric Salvail et Gilbert Rozon, d’autres grands noms sont tombés au Québec à la suite d’enquêtes journalistiques. C’est que #MoiAussi a généré le besoin pour les survivantes de prendre la parole, de dénoncer des comportements trop longtemps tolérés dans la société.

Monic Néron et Katia Gagnon racontent avoir reçu un nombre incalculable de témoignages dans leur boîte courriel après leurs enquêtes. « Beaucoup ont essayé de se tourner vers le système judiciaire sans parvenir à se faire entendre, alors soudainement, elles réalisaient qu’elles pouvaient médiatiser leur histoire pour faire évoluer les choses », souligne Monic Néron.

Le hic, c’est que les journalistes ne peuvent pas simplement se faire les porte-voix de ces dénonciations. Ils doivent enquêter, c’est-à-dire recueillir les témoignages, trouver d’autres victimes présumées, faire des vérifications, récolter des preuves, contre-interroger l’agresseur présumé.

Un processus encore mal compris dans la population, constatent les deux journalistes. Plusieurs personnes leur ont reproché de ne pas avoir parlé d’une dénonciation publiée sur Instagram, certaines n’ont pas compris pourquoi leur histoire ne pouvait pas être médiatisée et se sont senties rejetées, d’autres trouvent que le processus est trop lent.

Le vice-président des affaires juridiques de La Presse, Me Patrick Bourbeau, rappelle qu’il y a des enjeux légaux à la publication de telles enquêtes, puisque les victimes et les médias ne sont jamais à l’abri de poursuites en diffamation. Par ailleurs, puisque l’impact « peut-être dévastateur sur la réputation de la personne visée », il est primordial de redoubler de prudence et de rigueur dans la démarche journalistique.

« Malheureusement, la recette miracle n’existe pas, chaque dossier étant unique », concède-t-il. C’est l’intérêt public de l’histoire, la force et la multiplication des témoignages ainsi que leur corroboration qui seront décisifs.

« Le rôle des médias est de dévoiler au public les informations d’intérêt public, ajoute-t-il. Notre rôle n’est pas de protéger les agresseurs allégués ni d’être un journal de combat qui sert de courroie de transmission aux victimes présumées, sans aucun travail de vérification. »

Les médias ne sont pas non plus des « justiciers », renchérit la rédactrice en chef du Devoir, Marie-Andrée Chouinard. « On n’est pas là pour se substituer au tribunal. Pour obtenir réparation, condamnation, il y a la justice et la police », poursuit-elle, regrettant que le travail journalistique ait parfois nourri le « tribunal populaire ».

Malgré les nombreux questionnements qui se sont soudainement imposés dans la pratique journalistique, les médias ont fait énormément de chemin depuis l’émergence de #MoiAussi, selon elle. Leur travail a été « percutant », il a fait évoluer la société et n’a pas fini de le faire.



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