Dix minutes pour l'annonce d'une victoire électorale

C’est Noovo Info qui a lancé le bal côté francophone en annonçant à 20 h 08 que la CAQ formerait le prochain gouvernement.
Étienne Ravary Le Devoir C’est Noovo Info qui a lancé le bal côté francophone en annonçant à 20 h 08 que la CAQ formerait le prochain gouvernement.

Il aura fallu moins de dix minutes après la fermeture des bureaux de vote lundi soir pour que les médias québécois annoncent presque simultanément la victoire de la Coalition avenir Québec (CAQ) et prédisent un gouvernement majoritaire.

« C’est du jamais vu ! » lance, abasourdi, Blaise Gagnon, enseignant en journalisme au programme d’art et technologie des médias du cégep de Jonquière.

Comme lors des élections fédérales de 2021, c’est Noovo Info qui a lancé le bal côté francophone en annonçant à 20 h 08 que la CAQ formerait le prochain gouvernement et serait majoritaire. Dans les deux minutes suivantes, TVA et Radio-Canada lui ont emboîté le pas, suivis par les autres médias.

Il faut dire qu’avant même le lancement de la campagne électorale, les sondages présageaient déjà une victoire haut la main de la CAQ. La grande question était de savoir qui formerait l’opposition officielle à l’Assemblée nationale. Et là encore, le suspense a été de courte durée. Noovo Info a annoncé à 20 h 18 qu’il s’agirait du Parti libéral du Québec.

Pas de suspense

 

« Zéro suspense. Ça enlève nécessairement de l’intérêt, les téléspectateurs ont dû vite décrocher », commente Patrick White, professeur à l’École des médias de l’UQAM, persuadé que les cotes d’écoute vont en prendre un coup.

Forts de leur grande expérience en la matière, les animateurs des deux grands réseaux TVA et Radio-Canada, Pierre Bruneau et Patrice Roy, ont alterné avec aisance les commentaires politiques, les prédictions des experts, les témoignages des candidats et les analyses des journalistes sur le terrain.

 

Pierre Bruneau animait d’ailleurs sa dernière soirée électorale avant de partir officiellement à la retraite. Pour l’occasion, il était entouré de ses collaborateurs habituels, les analystes Mario Dumont, Paul Larocque, Emmanuelle Latraverse et Jean-Marc Léger.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs ont justement critiqué le fait que ce soit toujours la même équipe. D’autres ont salué que l’on donne pour la première fois davantage la parole au public. Patrick White y voit une volonté de la chaîne de se rapprocher encore plus de son auditoire, comme une chaîne « populaire ». Blaise Gagnon doute pour sa part de l’apport réel de cet ajout.

À l’émission spéciale de Radio-Canada, Patrice Roy était, lui, entouré des analystes Sébastien Bovet, Alec Castonguay, Chantal Hébert, Manon Cyr, Luc Ferrandez et Régis Labeaume. « On retrouve une équipe solide, et il y a un effort pour faire de la place aux régions, notamment avec la colorée mairesse de Chibougamau », constate M. Gagnon.

Face à ces « deux machines bien huilées », la soirée électorale de Noovo Info n’avait pas de quoi rougir, selon les deux experts consultés, qui soulignent la « belle performance » de la nouvelle cheffe d’antenne, Marie-Christine Bergeron. Ils apprécient également le ton différent, les analystes variés et moins connus invités sur le plateau. Parmi eux : Antonine Yaccarini, Claudel Pétrin-Desrosiers, Victor Henriquez, Philippe J. Fournier, Sébastien Proulx, Martine St-Victor, Yves Boisvert et Dominic Vallières.

Réseaux sociaux

 

De l’avis des experts, Noovo Info a aussi su se démarquer en proposant son « show parallèle », une émission diffusée en live sur ses réseaux sociaux juste avant l’émission spéciale de la chaîne. La formule avait déjà été testée lors des élections fédérales l’an dernier.

À l’animation, Émilie Clavel a discuté avec plusieurs intervenants de sujets qui touchent davantage les jeunes et qui ont été laissés de côté durant la campagne. On a aussi montré les coulisses de la préparation de la soirée électorale.

Patrick White note par ailleurs que le réseau est l’un des seuls à avoir proposé du contenu pour ses réseaux sociaux, dont TikTok et Instagram. Des plateformes qui ont en général été peu voire pas du tout utilisées par les médias durant cette soirée électorale.

« Ça montre que ce genre d’événements demeure des rendez-vous télévisés incontournables. Trois quarts des Québécois ont encore un abonnement au câble ». Les médias gagneraient toutefois à investir ces plateformes numériques pour expérimenter des formats différents afin d’intéresser davantage les jeunes, selon lui.

Prudence

 

Même si les résultats sont vite tombés, Radio-Canada a fait preuve de prudence cette année en changeant la manière dont elle présente ses résultats au fil du dépouillement des votes. Au lieu d’indiquer qu’un candidat est « élu » ou « réélu », la mention « prévision » a été ajoutée juste avant, « par souci d’exactitude ».

« Les élections municipales à Québec nous ont démontré que, même si nos projections sont faites de façon extrêmement sérieuse et qu’elles s’avèrent exactes dans la quasi-totalité des cas, il subsiste des risques d’erreur puisque ce sont justement des projections. Ces erreurs, même rarissimes, ont des effets importants sur les gens concernés et […] sur la confiance envers les médias », a expliqué la directrice générale de l’Information Luce Julien, lundi matin.

Rappelons qu’en novembre 2021, Radio-Canada et TVA avaient annoncé à tort la victoire de Marie-Josée Savard à la mairie de Québec, tôt dans la soirée. Le lendemain, les deux principales chaînes francophones s’étaient excusées, et Radio-Canada avait indiqué qu’elle réexaminerait son « processus de décision ».

Le diffuseur avait commis la même erreur aux élections générales de 2007 en annonçant à tort la défaite de Jean Charest, candidat dans Sherbrooke. Cet événement a d’ailleurs donné lieu à cette formulation — désormais culte — de Pierre Bruneau : « Rigueur, rigueur, rigueur ».

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