Faut-il repenser le Conseil de presse?

«Le Journal de Montréal» et le Groupe TVA réclament au Conseil de presse du Québec 428 000$ pour atteinte à leur réputation.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Le Journal de Montréal» et le Groupe TVA réclament au Conseil de presse du Québec 428 000$ pour atteinte à leur réputation.

Le Conseil de presse du Québec (CPQ) est à la croisée des chemins, engagé dans un bras de fer judiciaire contre Québecor. Une défaite risquerait de signer son arrêt de mort, préviennent des experts. Dans le cas d’une victoire, le tribunal d’honneur devra tout de même se questionner sur son fonctionnement, déjà la cible, depuis des années, de critiques du milieu.

« C’est une mort assurée. Si la décision est favorable à Québecor, il ne s’en sortira pas financièrement », craint Alain Saulnier, auteur et professeur retraité de journalisme à l’Université de Montréal.

Le Journal de Montréal et le Groupe TVA réclament au CPQ 428 000 $ pour atteinte à leur réputation. Ils souhaitent que l’organisme privé à but non lucratif cesse de rendre des décisions à leur égard. En continuant de le faire, alors qu’ils n’en sont plus membres depuis 2010, le CPQ viole leur droit de ne pas s’y associer, a plaidé leur avocat le mois dernier, au terme d’un procès de quatre jours. Le CPQ a soutenu pour sa part que ces derniers cherchent à brimer sa liberté d’expression avec leur poursuite. La cause est présentement en délibération.

De l’avis d’Alain Saulnier, une victoire de Québecor risque de créer un « dangereux précédent ». D’autres médias pourraient emboîter le pas. « À quoi servira le CPQ s’il ne peut plus poser un regard critique sur une partie importante de nos médias ? Et sans Conseil de presse, il va y avoir un vide important. »

Ce vide, les médias ne peuvent le combler par leurs propres moyens, en pratiquant une forme d’autorégulation, de l’avis des intervenants consultés. « Il y a toujours eu une forte résistance à prendre en compte certaines critiques du public ou des décisions du CPQ », fait remarquer Marc-François Bernier, professeur en journalisme à l’Université d’Ottawa.

« Il y a des limites à laisser les médias “s’autopolicer”, ils voudront naturellement se protéger », renchérit Alain Saulnier, qui a aussi été directeur général de l’information à Radio-Canada. D’où la nécessité, selon lui, d’avoir un organe « au-dessus de la mêlée » — indépendant de l’État et des entreprises de presse — pour « surveiller » les médias et s’assurer d’une équité dans le traitement des plaintes.

Un rôle qui ne peut être entièrement rempli par les tribunaux, soutiennent les deux experts. En principe, quiconque se sent lésé peut se tourner vers la justice pour poursuivre un média en diffamation. Mais dans les faits, l’accessibilité aux tribunaux n’est pas donnée à tous, étant donné les frais d’avocats qu’une poursuite peut engendrer, rappelle Marc-François Bernier.

Par ailleurs, comment se faire entendre comme citoyen lorsque la critique formulée n’a rien d’un propos diffamatoire et remet plutôt en question l’éthique ou la déontologie journalistique ? « Les tribunaux ne donnent pas de balises à ce sujet, et notre profession ne le souhaite pas, on veut garder notre indépendance », dit Alain Saulnier.

Critiques

 

Le CPQ est-il pour autant la meilleure entité pour remplir cette mission ? Les avis divergent. Aux yeux de Marc-François Bernier, quelle que soit l’issue du verdict, ce procès est l’occasion de réfléchir sérieusement au rôle de l’organisme. « L’an prochain, le CPQ aura 50 ans. C’est le temps de réviser ses fonctions, ses procédures, de se questionner sur son efficacité, et sur son autonomie aussi. »

Plusieurs voix dans le milieu se sont élevées dans les dix dernières années pour critiquer la façon dont l’organisme traitait les plaintes du public, certains évoquant un manque de rigueur et une part de subjectivité dans l’exercice. En 2015, la décision controversée du CPQ mettant en cause un reportage d’Alain Gravel de Radio-Canada avait particulièrement marqué les esprits. Blâme qui a été retiré en 2017 après révision.

En 2015, la démission de Daniel Renaud, journaliste à La Presse, du comité d’appel avait aussi fait beaucoup de bruit. Il jugeait que « le processus de traitement d’une plainte en appel peut être […] partial ».

S’il comprend les critiques, pour en avoir lui-même formulé par le passé, Alain Saulnier trouve que l’organisme a mis les bouchées doubles ces dernières années pour améliorer le processus.

Durant le procès, la secrétaire générale du CPQ, Caroline Locher, a rappelé qu’en 2015, l’organisme s’est doté d’un nouveau Guide de déontologie journalistique. L’année suivante, il procédait à une réforme de ses règlements et de son traitement des plaintes. Et en 2020, la composition du comité des plaintes a été revue pour réunir à la table autant de membres du public que de journalistes et de représentants de médias — soit deux de chaque.

Indépendance

 

Selon Marc-François Bernier, le CPQ manque également d’indépendance, puisque les médias membres assument presque la moitié de son budget annuel. Il n’est pas à l’abri, selon lui, de subir des pressions des entreprises de presse mécontentes d’une décision.

« Je ne dis pas que c’est inutile, mais c’est un système imparfait. […] Il manque aussi de mordant puisqu’il ne donne pas de réelle sanction en tant que tribunal d’honneur. » À son avis, le milieu journalistique devrait réfléchir à une autre formule, « plus impartiale et indépendante ». Il a déjà proposé de créer un Tribunal de déontologie, qui ferait appliquer les règles déontologiques que les journalistes se sont eux-mêmes données pour garantir le droit du public à une information de qualité.

Une idée à laquelle s’oppose farouchement M. Saulnier, refusant de voir la profession être à la merci d’un tribunal ou dépendante du bon vouloir du parti au pouvoir. « Le CPQ a été créé en 1973 pour se distancier de l’État et s’assurer qu’il ne décide pas de ce que les médias ont le droit d’écrire ou pas. C’est une question de liberté de presse. »

« Peut-on avoir une réflexion à l’intérieur de ce qui existe déjà depuis presque 50 ans, plutôt que de retourner à la case départ, souligne-t-il. Donnons au CPQ les moyens et l’appui pour qu’il continue de s’améliorer et puisse même élargir son mandat aux réseaux sociaux par exemple. »

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