Monter dans les caravanes des partis, à quel prix?

De plus en plus de médias réduisent leur présence à bord des caravanes ou tirent un trait dessus.
Photo: iStock De plus en plus de médias réduisent leur présence à bord des caravanes ou tirent un trait dessus.

C’est aujourd’hui devenu un rituel qui se passe d’explications : à chaque lancement de campagne électorale, les journalistes embarquent dans les autobus des partis pour sillonner la province jusqu’au jour des élections. Mais devant des prix qui explosent, avec désormais cinq partis à suivre, de plus en plus de médias réduisent leur présence à bord ou tirent un trait dessus. 

« C’est une expérience formidable à vivre comme journaliste, c’est aussi une valeur ajoutée dans la couverture médiatique, car ça donne un regard de l’intérieur. Mais est-ce que le coût en vaut la chandelle ? C’est énormément d’argent pour les médias », déplore Valérie Gaudreau, rédactrice en chef du Soleil.

Depuis le déclenchement de la campagne électorale le 28 août, aucun journaliste du quotidien n’est monté à bord des autobus des chefs de parti. Déjà en 2018, Le Soleil avait tiré un trait sur sa présence dans les caravanes, alors que son propriétaire de l’époque, le Groupe Capitales Médias — qui possédait aussi Le Droit, Le Quotidien, Le Nouvelliste, La Tribune et La Voix de l’Estétait au bord de la faillite. Si les six quotidiens régionaux aujourd’hui membres de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) vont mieux, « ils ne roulent pas sur l’or », soutient Mme Gaudreau.

« Le prix des caravanes, c’est vraiment devenu un frein majeur, c’est inabordable », insiste-t-elle. Pour 36 jours à bord de leurs autobus, les partis demandent entre 5000 et 10 000 $ par journaliste. Cela couvre entre autres le transport, les repas, mais aussi l’aménagement technique des autobus pour permettre aux reporters de travailler sur la route. Et c’est sans compter les heures supplémentaires pour chaque journaliste, note la rédactrice en chef du Soleil.

Des milliers de dollars

 

Au Devoir, l’idée de ne plus monter dans les caravanes électorales fait aussi son bout de chemin depuis plusieurs élections provinciales, sans être pour le moment l’option retenue. « Je suis partagée, confie la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard. C’est sûr que l’accès au chef et son équipe, ça donne souvent du contexte, des coulisses, des informations précieuses pour comprendre ce qu’il se passe. […] Mais c’est cher payé pour avoir souvent un message uniforme dans tous les médias, car c’est difficile de se démarquer et de sortir de la nouvelle exclusive quand on est dans les autobus. »

Cette année, le prix encore plus élevé des caravanes a finalement poussé le quotidien à « couper la poire en deux ». « On a envoyé cinq journalistes dans les cinq caravanes, mais seulement pendant trois semaines sur cinq, la première et les deux dernières, précise Marie-Andrée Chouinard. Autrement, ça nous aurait coûté pas loin de 50 000 $, c’est beaucoup ! »

Un choix qu’ont toutefois fait sans hésiter d’autres médias, dont La Presse, Radio-Canada ou encore Le Journal de Montréal. La Presse canadienne est pour sa part montée dans toutes les caravanes, sauf celle du Parti conservateur du Québec, ce qui permet d’aider les médias absents à compléter leur couverture.

« C’est un très gros montant, [et] je comprends que ça peut être rébarbatif. Mais pour ceux qui peuvent se le permettre, comme nous, c’est important d’y aller pour raconter la campagne de l’intérieur et de questionner les chefs. Les citoyens sont les premiers à en bénéficier », estime François Cardinal, éditeur adjoint de La Presse.

Au-delà de la joute

La directrice générale de l’Information de Radio-Canada, Luce Julien, ajoute que la présence des journalistes à bord est « fondamentale » pour forcer les chefs à aller au-delà de leurs annonces politiques et pour les faire réagir sur des sujets d’actualité qui préoccupent la population.

Elle reconnaît néanmoins qu’aujourd’hui, suivre les caravanes des chefs n’est plus « le coeur de la couverture des campagnes électorales » comme cela a pu être le cas auparavant. « C’est un élément parmi d’autres. C’est aussi fondamental qu’on aille sur le terrain à la rencontre des gens, qu’on traite des enjeux en profondeur et qu’on ne soit pas juste en train de suivre la joute politique. »

La majorité des médias québécois interrogés par Le Devoir sont du même avis. Ils jugent essentiel de regarder ce qu’il se passe sur le terrain lorsque la caravane des chefs n’y est pas, de multiplier les rencontres avec des militants, des groupes de pression, des citoyens ou encore des candidats de différentes circonscriptions.

Travail collaboratif

 

Au Soleil, on reconnaît aussi qu’un des avantages d’être membre des « Coops de l’info », c’est de pouvoir suivre l’essentiel des annonces des chefs à travers la province sans être dans leurs autobus. « On est six journaux dans six grandes villes du Québec qui s’échangent des articles. Ça fait une grande différence. »

Cette collaboration, on la retrouve aussi chez les médias télévisés qui, pour la première fois cette année au provincial, ont mis en place un système pour partager leurs images. TVA, Radio-Canada, Noovo Info, Global News, CBC et CTV partagent ainsi les coûts en envoyant un seul caméraman à bord de chaque autobus, mandaté pour poser les questions de chaque réseau au chef.

« Ultimement, j’aimerais qu’il y ait cette forme de collaboration entre les médias écrits. Ça permettrait de réduire les coûts et de mettre plus d’énergie dans nos médias respectifs pour sortir de la nouvelle en santé, en environnement, en éducation ou en économie qui feraient réagir les chefs », lance Marie-Andrée Chouinard du Devoir, espérant que son idée trouvera peut-être écho d’ici les prochaines élections.


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le prix demandé pour une journée dans une caravane de parti comprenait le prix des chambres d’hôtel, a été corrigée.

À voir en vidéo