Souvenirs des campagnes sans caravane

Tournée du chef du Parti libéral du Québec, Jean Charest, et annonce de programme en éducation, Windsor, 1998
Photo: Fonds Yvon Vallières. Assemblée nationale du Québec, photographe inconnu. Tournée du chef du Parti libéral du Québec, Jean Charest, et annonce de programme en éducation, Windsor, 1998

C’est aujourd’hui devenu un rituel qui se passe d’explications : à chaque lancement de campagne électorale, les journalistes embarquent dans les autobus des partis pour sillonner la province jusqu’au jour des élections. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, couvrir la tournée des chefs était presque un parcours du combattant pour les journalistes, qui devaient se débrouiller par leurs propres moyens. Témoignages.

«C’était souvent rock’n’roll, reconnaît d’emblée le journaliste à la retraite Robert McKenzie, qui a commencé sa carrière au quotidien Montreal Gazette avant de devenir correspondant parlementaire à Québec pour le Toronto Star pendant presque quarante ans. On devait s’organiser, se débrouiller tout seul.»

En 1960, à seulement 26 ans, le jeune reporter goûte à sa première campagne électorale, qui oppose alors le libéral Jean Lesage au premier ministre sortant, Antonio Barrette, de l’Union nationale. La campagne touche à sa fin, et McKenzie doit remplacer Wilbur Arkison, son collègue courriériste tombé malade la veille du vote.

Photo: Michel (Mike) Gravel / Collection Robert McKenzie Robert McKenzie

«Je n’avais pas de voiture et peu d’expérience. Je suis allé frapper directement à la porte de Jean Lesage, qui habitait rue Bougainville à côté des plaines d’Abraham. J’ai rencontré son deuxième fils, et il s’est proposé de m’emmener suivre la tournée de son père. Je me souviens de monter à bord de sa Cadillac décapotable, avec lui à côté qui saluait les gens sur la Grande Allée.»

Le lendemain, le jour du vote, Robert McKenzie devait se rendre à Joliette pour «le discours de victoire» — qui fut plutôt un discours de défaite — d’Antonio Barrette. C’est en contactant le Parti unioniste qu’il a pu trouver un bénévole pour l’y conduire. «Petite anecdote : c’était le chanteur Yoland Guérard, alors peu connu, qui m’a embarqué dans sa décapotable.»

À l’époque, pour ne rien manquer des annonces et des activités des chefs, les journalistes affectés à la couverture électorale devaient se déplacer par leurs propres moyens. Parfois, les partis les invitaient à embarquer dans des autobus ou des avions nolisés spécialement pour l’occasion, mais seulement pour les très longs trajets en direction de l’Abitibi, de la Gaspésie ou encore des Îles-de-la-Madeleine.

Photo: Fonds Stéphane Bédard. Assemblée nationale du Québec, photographe inconnu. Un autobus de la campagne électorale arborant une affiche de René Lévesque, en 1976

Du train aux autobus

 

«Les années 1950-1970 ont été un entre-deux particulier» fait remarquer l’historien Jocelyn Saint-Pierre, retraité de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale et auteur du livre La Tribune de la presse de Québec depuis 1960 (2016, Septentrion).

Avant 1950, explique-t-il, les politiciens et les journalistes voyageaient en train gratuitement durant les campagnes électorales — que ce soit au Québec ou même lors des campagnes fédérales — grâce à une entente avec le Canadien National. Les autobus de campagne, eux, sont apparus dans les années 1970 seulement.

Gisèle Gallichan se souvient très bien avoir couvert la campagne électorale de 1973 à bord de l’autobus de l’Union nationale. «C’était la première fois, il me semble, qu’on avait vraiment des bus de parti, du premier au dernier jour de campagne, se remémore celle qui était alors reporter à Radio-Mutuel. Mais c’était vraiment pensé pour transporter le monde, ce n’était pas un bus modifié comme on a aujourd’hui. Je travaillais sur mes genoux en utilisant mon sac comme appui !»

Replongeant dans ses souvenirs lointains, la femme de 76 ans se souvient surtout du sentiment partagé qui habitait les journalistes à l’époque. «D’un côté, on était contents de pouvoir faire notre job plus facilement, sans penser à toute la logistique des déplacements. D’un autre, c’était vraiment gênant. Il y avait un problème éthique flagrant à se faire payer nos déplacements par les partis. Parce qu’on ne payait pas encore.» Son employeur lui demandait d’ailleurs de prendre l’autobus de campagne seulement pour les trajets plus longs qu’elle ne pouvait faire seule dans sa voiture.

Photo: Collection Gisèle Gallichan Gisèle Gallichan, en face du Parlement de Québec, en 1972

«On voyait bien les critiques au sein de la population, on nous accusait d’être à la solde des partis. Mais à un moment donné, il fallait qu’on la couvre, cette campagne. On embarquait, avec malaise, mais c’était la solution la plus facile sur le coup», renchérit Robert McKenzie.

Selon Gisèle Gallichan, c’est lors de la campagne de 1976 que les médias ont commencé à payer la majeure partie des dépenses liées à leur présence dans les caravanes des formations politiques. Une somme qui a d’ailleurs permis à ces dernières d’adapter l’autobus pour faciliter le travail des journalistes.

«On avait de petites tables de travail, plus de place et de confort, un coin pour les tables de montage à l’arrière. Non seulement c’était plus facile pour nous de faire notre job, mais en plus on ne se sentait plus mal de monter dans l’autobus des partis. Le bonheur !» se remémore celle qui travaillait alors à la télévision de Radio-Canada.

Malgré cette indépendance acquise, les journalistes se faisaient néanmoins encore critiquer par la population parce qu’ils suivaient un seul chef pendant toute la campagne électorale. «On se faisait taxer de faire de la propagande, de faire du copinage avec les politiciens», note Mme Gallichan. Les entreprises médiatiques ont ainsi décidé de changer leur journaliste d’autobus à la mi-campagne, dès l’élection suivante, en 1981. Une tradition qui est d’ailleurs restée depuis tout ce temps.

De l’avis des deux ex-journalistes interrogés par Le Devoir, la mise en place de caravanes électorales a vraiment facilité le travail des journalistes. Mais ils ne sont pas étonnés de voir de plus en plus de médias déserter les autobus aujourd’hui. «Le coût était déjà élevé à l’époque et n’a fait qu’augmenter au fil du temps, indique Mme Gallichan. Alors, avec cinq caravanes, je comprends qu’on y pense à deux fois.»

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