La télé impériale en campagne électorale

«Nous n’avons pas toujours eu des débats télévisés, mais maintenant, c’est devenu incontournable», estime la professeure Catherine Côté.
iStockphoto «Nous n’avons pas toujours eu des débats télévisés, mais maintenant, c’est devenu incontournable», estime la professeure Catherine Côté.

La campagne électorale atteint jeudi un point tournant, peut-être crucial, avec le premier affrontement télévisé entre les chefs des principaux partis en lice.

L’événement Face-à-Face est organisé et relayé par le réseau TVA. Un autre échange vraisemblablement marquant, Le débat des chefs, suivra le 22 septembre, à Radio-Canada. Une première série d’entrevues solos (Cinq chefs, une élection, sans échanges entre les chefs) a eu lieu en tout début de campagne à la télévision d’État.

Le traditionnel petit écran est-il encore et toujours le média par excellence des campagnes électorales ? La communication politique, malgré la concurrence croissante des nouveaux médias et des nouvelles plateformes numériques, reste-t-elle donc essentiellement télécentrée ?

Oui, mais avec d’énormes nuances, répondent les experts consultés.

« La télévision conserve ici une place plus importante par rapport à ce qu’on observe aux États-Unis ou dans le reste du Canada, constate Emmanuel Choquette, professeur de l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Il y a ici une belle fidélité au petit écran qui joue encore un rôle très important dans les campagnes électorales. »

Un sondage Léger réalisé du 6 au 12 septembre révélait jeudi matin que 34 % des électeurs québécois disent pouvoir encore changer d’idée avec le débat des chefs. En plus, l’appui à la Coalition avenir Québec a faibli de quatre points depuis le début de la campagne, il y a deux semaines, poursuivant une tendance descendante depuis le début août. François Legault semble toujours en route vers un gouvernement majoritaire fort, mais avec maintenant 38 % des appuis.

« Pour bien des électeurs, le débat devient un repère essentiel, dit la professeure Catherine Côté, elle aussi professeure de l’École de politique appliquée. Ils savent qu’ils pourront se faire là une certaine idée de la personnalité, du charisme des candidats et des candidates et, surtout, recevoir des éléments des différents programmes, que la très grande majorité des gens ne vont pas consulter autrement. C’est donc très important. Nous n’avons pas toujours eu des débats télévisés, mais maintenant, c’est devenu incontournable. »

Le premier débat québécois a eu lieu en 1962 entre Jean Lesage (Parti libéral du Québec) et Daniel Johnson (Union nationale), deux ans après le modèle pionnier opposant les candidats à la présidence des États-Unis Kennedy et Nixon, en 1960. Il a ensuite fallu attendre août 1994 pour un nouvel affrontement au sommet télévisé au Québec, cette fois entre Jacques Parizeau et Daniel Johnson fils.

Tout le monde en reparle

 

Le monde médiatique a depuis été révolutionné par le grand virage numérique. Les enquêtes nationales et internationales confirment toutes que la consommation d’informations se fait maintenant autant, sinon davantage, sur les nouvelles plateformes et les miniécrans (téléphone, tablette) que par la télé.

La professeure Côté raffine l’interprétation des résultats. Elle note que la bonne vieille télévision, avec ses bulletins et ses chaînes de nouvelles en continu, demeure la principale source d’information pour une forte proportion de la population.

« La télé ne tombe pas, dit-elle. Elle est toujours là. Ça s’explique par une réalité générationnelle. Pour les 18-34 ans, le format, la boîte qu’on regarde, n’existe plus, mais son contenu se consulte tout de même sur Internet. Cette génération ne regarde pas la télé en direct, mais le relais de l’image demeure fondamental. »

Le professeur Frédérick Bastien, de l’Université Laval, spécialiste de la communication politique, appuie aussi ce constat : les contenus de la télé se déclinent sur les autres plateformes. « Un auditoire premier reçoit le contenu à la télé, dit-il. Un auditoire secondaire le reçoit sur un site Web, sur Facebook et ailleurs. C’est normal. Les chaînes de télévision sont meilleures pour produire du contenu télévisuel que les stations de radio ou les journaux. »

La télé sert en fait les partis et les candidats de bien des manières. Un critique média a souligné dans Le Soleil que Jack Layton avait lancé la vague orange en 2011 avec sa performance au débat des chefs et un passage remarqué à l’émission Tout le monde en parle.

Le professeur Bastien ajoute que la télévision reste d’autant plus centrale dans la communication politique qu’il n’y a pas d’autres tribunes où les principaux chefs se retrouvent pour débattre. « Ces débats ont un caractère assez unique en raison de la rareté de l’occasion où les chefs se retrouvent les uns avec les autres. Il n’y aura que deux débats dans cette campagne-ci. »

La préparation habituellement féroce des chefs donne une autre preuve de l’importance des débats télévisés. Les équipes partisanes ont l’habitude de faire répéter leur candidat avec de faux adversaires et de lui fournir des réponses remâchées, y compris de petites phrases chocs qui font des extraits parfaits pour les résumés diffusés dans les journaux télévisés et sur les autres plateformes. Les débatteurs apprennent aussi à interrompre les extraits placés par leurs adversaires pour les rendre inutilisables médiatiquement.

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