Quel avenir pour les chaînes de télévision spécialisées?

Le Québec compte une trentaine de chaînes spécialisées.
Photo: Archives Le Devoir Le Québec compte une trentaine de chaînes spécialisées.

Canal D, Séries Plus, Évasion… Le Québec compte en cette nouvelle rentrée télévisuelle une trentaine de chaînes spécialisées, mais pour combien de temps encore ? De plus en plus de Québécois se désabonnent du câble pour se tourner vers les plateformes d’écoute en ligne, ce qui fait dire à certains que cette vaste offre télévisuelle est peut-être devenue trop abondante pour un marché de moins de sept millions de francophones.

« Est-ce que les chaînes spécialisées ont un avenir ? Je pense que oui, mais c’est évident que le numérique a tout bouleversé. À long terme, il va peut-être y avoir une consolidation. Ça se peut que des chaînes soient appelées à disparaître ou à se regrouper, car en ce moment, l’offre est vraiment immense », souligne Sylvain Lafrance, vice-président des Services français de Radio-Canada de 2005 à 2011.

Durant son règne, les chaînes spécialisées ont connu une croissance fulgurante au Québec, au détriment des chaînes généralistes. Et pour cause : ces stations payantes rassemblaient 31 % des cotes d’écoute en 2005, une proportion qui allait atteindre plus de 46 % à peine cinq ans plus tard, en 2010.

Malgré tout, Sylvain Lafrance se souvient qu’il percevait déjà de premiers signes d’essoufflement à l’époque. D’une part parce que les premières plateformes numériques faisaient leur apparition et remettaient déjà en question le modèle d’affaires du câble. D’autre part parce que les chaînes câblées se sont ainsi mises à acquérir des contenus similaires et à s’éloigner de leur mandat initial.

Ça se peut que des chaînes soient appelées à disparaître ou à se regrouper, car en ce moment, l’offre est vraiment immense 

 

« À l’origine, les chaînes devaient répondre à un créneau précis et aucune autre chaîne ne devait avoir le même mandat. Mais le CRTC a assoupli sa réglementation, et les chaînes spécialisées ont commencé un peu à toutes se ressembler, hormis les chaînes d’information et les chaînes sportives. Ça fait aussi partie du problème aujourd’hui. Au moment de choisir leur abonnement, les consommateurs ne savent plus faire la différence entre les chaînes », note M. Lafrance, aujourd’hui directeur du Pôle médias à HEC Montréal.

Tendance à la baisse

Selon le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, les revenus d’abonnement des chaînes spécialisées ont chuté de 10 % entre 2016 et 2020. Les revenus tirés de la publicité ont, pour leur part, dégringolé de 31 % entre 2014 et 2020.

Depuis, la situation est loin de s’être redressée. Les cotes d’écoute de l’ensemble des chaînes câblées ont même fléchi de 3 % entre 2019 et 2021, du jamais vu, alors que les stations généralistes ont regagné des parts de marché.

Malgré cette vue d’ensemble plutôt sombre, Daniel Giroux, qui est chercheur au Centre d’études sur les médias, ne partage pas les prédictions de Sylvain Lafrance. À moyen terme, il ne s’attend pas à ce que plusieurs chaînes spécialisées disparaissent complètement des ondes.

« Elles vont plutôt ajuster les dépenses en conséquence pendant quelques années avant de fermer, avance-t-il. Canal D, Séries Plus, Vrak et toutes ces chaînes-là peuvent très bien diffuser les mêmes émissions pendant 20 ans. Ce n’est pas de la télé qui coûte très cher à faire. »

Daniel Giroux rappelle que le seuil minimal de productions originales sur ces chaînes est déterminé par le CRTC en fonction de leurs revenus au moment où elles renouvellent leur licence de diffusion. Est-ce dire qu’il faut s’attendre à encore moins de contenu québécois sur ces canaux dans les prochaines années ?

Corus (Historia, Séries Plus, Télétoon) y ouvre déjà la porte. « Si les revenus baissent, il y aura effectivement moins de contenus d’ici, ou bien ce sera la qualité qui en prendra un coup. Heureusement, les revenus sont encore au rendez-vous, alors il n’est pas prévu de réduire nos investissements en productions originales pour le moment », prend-on soin d’indiquer par courriel.

Le câble en perte de vitesse

 

Du côté de Bell Média (Canal D, Z, Investigation, Vrak et autres), on préfère exposer les bons résultats de certaines chaînes dans des tranches d’âge particulières. Chez Québecor (Zeste, Évasion, Casa, etc.), on se targue d’avoir doublé en 10 ans les investissements dans la production de contenu québécois en raison des plateformes Club illico et Vrai. « Les chaînes spécialisées de Groupe TVA se portent bien. Elles sont complémentaires aux autres plateformes », souligne-t-on.

Radio-Canada (ICI Artv, Explora) reconnaît quant à elle une perte d’abonnés « comme toutes les autres chaînes spécialisées », mais écarte tout de même l’idée de réduire la quantité de contenu original.

« Oui, il y a une baisse des abonnés, mais c’est une baisse lente, ce n’est pas une chute. Ce qu’on pense, c’est que ce sont des gens qui nous avaient dans leur forfait et qui ne nous regardaient pas. On ne voit pas de baisse considérable des cotes d’écoute », ajoute Dario LeBlanc, directeur des chaînes spécialisées à Radio-Canada.

M. LeBlanc admet que le diffuseur public ne lancerait peut-être plus la chaîne scientifique Explora dans le contexte actuel. En 2010, deux ans avant l’arrivée d’Explora, près de 90 % des Québécois étaient clients d’un service de câblodistribution. Ils sont aujourd’hui 66 %. En 2021, pour la première fois, on comptait davantage de Québécois (71 %) abonnés à une plateforme de diffusion en continu qu’au câble.

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