Médias: Quand les relations publiques font de la politique internationale

L'information est-elle conditionnée par les relations publiques? Il est de bon ton de l'affirmer, mais on en a rarement vu une démonstration aussi éclatante que celle qui est présentée dans ce documentaire de la chaîne japonaise NHK, Nettoyage ethnique, documentaire qui sera diffusé demain soir à 21h sur Historia.

On résume l'histoire pour le bénéfice des lecteurs et lectrices qui ne sont pas abonnés à cette chaîne câblée. Le point de vue défendu par ce film très documenté est le suivant: c'est une firme de relations publiques de Washington qui a permis d'imposer le point de vue des Bosniaques contre celui des Serbes sur la scène politique et médiatique américaine dans les années 90, et c'est un relationniste très talentueux, James Harff, qui a imposé à tout le monde le concept de "nettoyage ethnique" pour caractériser l'attitude des Serbes.

Au début de 1992 le ministre des Affaires étrangères de Bosnie, Haris Silajdzic, se rend aux États-Unis pour tenter de sensibiliser les Américains à sa cause. Les Bosniaques musulmans viennent de déclarer leur indépendance et les Serbes commencent à réprimer le mouvement. À Washington personne ne sait qui est Silajdzic, personne ne sait vraiment où situer l'ex-Yougoslavie sur une carte et, disons-le honnêtement, tout le monde s'en fout. "Nous n'avions pas de bombe atomique, pas de pétrole, pas d'or, et nous n'étions pas un pays significatif pour les Occidentaux" témoigne Silajdzic dans le document.

Celui-ci comprend rapidement qu'il lui faut absolument utiliser les médias pour convaincre les politiciens. Par l'entremise d'un militant des droits de l'homme il est mis en contact avec la grosse agence de relations publiques Ruder-Finn et particulièrement le relationniste James Harff, qu'il rencontre pour la première fois le 18 mai 1992. Harff saisit très vite les qualités de ce ministre photogénique qui s'exprime clairement en anglais et il organise une conférence de presse avec lui dès le lendemain.

Silajdzic admet qu'il a suivi un cours accéléré en communication, apprenant entre autres comment, à la télévision, changer de ton ou se taire pour laisser passer l'émotion.

De son côté Harff cherche à qualifier ce qui se passe en Bosnie. Il jongle avec les termes et reprend deux expressions qui circulaient pendant la Deuxième guerre mondiale, l'"épuration ethnique" et le "nettoyage ethnique". Il commence à inonder les médias de communiqués de presse utilisant ces termes et après quelques jours il laisse tomber l'épuration.

L'affaire commence à monter et le documentaire montre comme le travail de la firme fait tache d'huile. Une journaliste du New York Times explique qu'elle n'aurait jamais eu l'idée de faire une entrevue avec Silajdzic sans le travail de cette firme. Harff s'agite en tous sens, introduit son ministre dans les réunions éditoriales des quotidiens. Le "nettoyage ethnique" fait son chemin, dans les médias, au Département d'état, et finalement dans la bouche du président Bush père.

En ex-Yougoslavie les Serbes tentent alors de s'assurer les services d'une autre grosse boîte de relations publiques américaine, qui n'est pas nommée dans le document. Voyant le danger Harff écrit dans ses notes de service qu' "il est impératif que les Bosniaques gagnent la guerre des relations publiques" et il accélère la cadence.

Mais au moment où les Serbes s'apprêtaient à lancer leur offensive des informations font état de camps de concentration serbes, ce qui tuera définitivement l'offensive médiatique de la Serbie.

Dans le fond ce documentaire étonnant raconte beaucoup de choses. D'abord qu'une entreprise de relations publiques peut changer le cours d'une crise internationale. Et que les participants à un conflit international utiliseront de plus en plus les services des professionnels des communications pour traverser le mur des médias. On pourrait dire que de la même façon que les généraux tentent d'inventer le concept de guerre virtuelle avec "dommages collatéraux", les belligérants utiliseront la communication médiatique et les relations publiques comme des armes privilégiées.

Dans ce document tous les témoins s'entendent pour affirmer la réalité des crimes des Serbes. La question ici n'est surtout pas de nier ces crimes. Harff n'a pas inventé des faits. Il n'a pas nécessairement triché avec la réalité. Et on ne peut pas affirmer de façon évidente que les médias auraient été manipulés.

Mais Harff a aidé les Bosniaques à défendre leur cause dans l'opinion publique et il a fortement contribué à définir le caractère tranché du conflit, l'image des Serbes étant définitivement fixée comme étant celle du méchant. Pourtant, le documentaire rappelle que les Musulmans avaient également commis certaines exactions contre les Serbes. Et Lord Carrington, qui était à l'époque président de la conférence sur la Yougoslavie, explique aujourd'hui que dans un tel conflit, soutient-il, personne n'était innocent et "des crimes terribles" avaient été commis des deux côtés.

Quant à Harff il a mis fin à son contrat avec la Bosnie l'année suivante parce que le gouvernement n'avait plus d'argent pour le payer. Il a subi une perte financière...mais gagné une énorme prestige, remportant des prix en relations publiques pour son travail!

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