Un détournement conspirationniste de «Bobino» retiré du Web

Radio-Canada allègue que cette série aurait plagié les décors, procédés de scénarisation, costumes, personnages, marionnettes et génériques d’ouverture et de fin, « reprenant en totalité ou de façon importante des éléments de propriété intellectuelle de la SRC ».
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Radio-Canada allègue que cette série aurait plagié les décors, procédés de scénarisation, costumes, personnages, marionnettes et génériques d’ouverture et de fin, « reprenant en totalité ou de façon importante des éléments de propriété intellectuelle de la SRC ».

Une injonction déposée par la société d’État Radio-Canada a réussi à faire retirer de sites Web d’opposants aux mesures sanitaires une série « éducative » destinée aux enfants et imitant l’émission jeunesse culte Bobino, montrent des documents déposés en Cour fédérale.

Babino, une émission « sans piège, sans message caché » où « il n’est pas question de parler de la crise sanitaire » et ressemblant à s’y méprendre à l’émission pour enfants diffusée jusque dans les années 1980 par la SRC, n’aura finalement eu que 6 des 20 épisodes prévus. La série a été retirée du Web en juin à la suite d’une action en justice du diffuseur public.

La succession de Guy Sanche, l’auteur qui a créé en 1956 la série Bobino, s’est jointe à la poursuite déposée le 17 mai dernier par Radio-Canada afin de mettre fin à la diffusion sur Internet de cette série « contrefactrice ». Celle-ci a été produite par André (« Stu Pitt ») Pitre et son entreprise Lux Média. Le personnage de Babino était incarné par son collaborateur Yanick (« Yandel Artiste ») Décarie.

Les deux hommes figurent sur la liste des 45 « leaders conspirationnistes » québécois identifiés dans un récent rapport de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents. Leur affiliation idéologique reçoit l’étiquette d’« extrême droite » et d’« antigouvernementale ».

Les créateurs de Babino ont tenté de récolter au moins 6000 $ sur la plateforme GoFundMe pour produire 20 épisodes de la série ; ils avaient aussi réservé le nom de domaine Babino.ca, maintenant hors ligne. Au moins six vidéos ont été publiées, peut-on lire dans les documents de cour. La poursuite exigeait de les supprimer de différentes plateformes, dont des sites de diffusion vidéo alternatifs.

Radio-Canada allègue que cette série aurait plagié les décors, procédés de scénarisation, costumes, personnages, marionnettes et génériques d’ouverture et de fin, « reprenant en totalité ou de façon importante des éléments de propriété intellectuelle de la SRC ». L’indicatif musical aurait été repris ; les noms des personnages originaux Bobino et Bobinette, détournés en « Babino » et « Bobépine ».

Les auteurs auraient ainsi procédé sans l’accord des titulaires des droits d’auteur, ce qui constitue une violation de la loi.

Projet conspirationniste

 

Au moment de lancer leur série, André Pitre et Yanick Décarie ont dénoncé un glissement des émissions jeunesse actuelles « pour endoctriner l’auditoire » à l’aide de messages « globalistes » et « communistes ».

« En tant que parent, je ne veux pas, moi, que dans mon émission jeunesse, ils glissent des messages LGBT. Des messages [à l’effet que le téléspectateur n’est] peut-être pas un petit gars », a expliqué André Pitre dans une vidéo toujours en ligne. « On n’essaiera pas de passer nos messages », promet-il par ailleurs.

Après avoir été mis en demeure par Radio-Canada une première fois en avril, les deux hommes auraient publiquement accusé le diffuseur public de « corrompre les enfants », rapporte la poursuite.

« Nous devons reprendre le contrôle du contenu de ce que nous consommons [comme] les émissions télévisées, surtout celles pour les enfants. Les médias subventionnés produisent des émissions qui font en sorte de programmer nos jeunes, ou encore les manipuler à leur guise », pouvait-on lire dans la description de la campagne de financement.

Fin des procédures

 

Leur projet a pris fin abruptement après qu’ils ont été mis au courant des actions légales entreprises contre eux, notamment par une signification que la Cour a accepté d’envoyer dans un message privé sur Facebook.

Dans une lettre reçue par le tribunal le 1er juin, les défendeurs ont indiqué « qu’ils n’ont pas l’intention d’aller plus loin dans la poursuite et ont décidé d’obtempérer aux demandes de la demanderesse dans cette affaire ». Le 7 juillet, Radio-Canada mettait fin aux procédures.

« Radio-Canada accorde la plus haute importance au respect de la propriété intellectuelle. En conséquence, nous sommes pleinement satisfaits de la conclusion de cette affaire et de la collaboration des défendeurs », a spécifié le porte-parole de la société d’État, Marc Pichette, par courriel jeudi.

André Pitre et Yanick Décarie n’avaient pas répondu aux questions du Devoir au moment où ces lignes ont été écrites.

La série originale Bobino a été diffusée sur la chaîne publique de 1957 à 1985, avec des reprises matinales jusqu’en 1989. La série originale est présentée par la poursuite comme « une série culte [qui] fait encore partie de l’héritage culturel de ces belles années ».

Avec Annabelle Caillou

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