Un «über» intello au micro

Walter Benjamin, dessiné par l’artiste Arturo Espinosa
Illustration: Arturo Espinosa Creative commons Walter Benjamin, dessiné par l’artiste Arturo Espinosa

À l’occasion du centième anniversaire de la radio francophone en Amérique du Nord, Le Devoir explore ce média en transformation.

Platon twitterait-il ? Aristote aurait-il une page Facebook, Kant un compte TikTok, Wittgenstein un balado ? Peut-on imaginer Hannah Arendt sur Instagram ? Descartes dirait-il : je gazouille donc je suis ?

En tout cas, le philosophe de la culture Walter Benjamin (1892-1940), considéré comme « un des théoriciens les plus importants du XXe siècle », n’a pas hésité à devenir animateur de radio dès la naissance du nouveau et fabuleux média de masse. On lui doit une centaine d’émissions, dont un bon nombre s’adressant spécifiquement aux adolescents et aux enfants.

« Walter Benjamin mettait à la portée d’un public peu familier, celui des jeunes auditeurs, une connaissance du monde, de la culture, de la vie, extrêmement pertinente pour l’époque, alors que les nazis étaient sur le point de prendre le pouvoir en Allemagne. Il a pratiqué à la radio un acte de résistance très important », résume en entrevue Philippe Baudouin, auteur de Walter Benjamin au micro. Un philosophe sur les ondes (1927-1933), tout juste réédité en France en version augmentée.

Il s’agit du seul ouvrage du genre en français, bien que des thèses, des articles et des chapitres de livres aient déblayé le terrain depuis quelques décennies, y compris ici au Québec. Le spécialiste français prononce le nom de son célèbre sujet à l’allemande tout en rappelant que, quand Benjamin vivait à Paris, il aimait bien entendre son nom dit à la française.

Formé en philosophie de l’art, Philippe Baudouin est maître de conférences en théorie des médias à l’Université Paris-Saclay. Il est aussi réalisateur d’un court balado hebdomadaire d’information diffusée par France Info, qui s’adresse aux 7-12 ans en faisant intervenir aux micros des enfants, pour ainsi dire sur les traces de son maître.

« Comme beaucoup d’étudiants, j’ai commencé par lire le texte de Benjamin sur la reproductibilité technique des œuvres et celui sur la photographie, les plus connus, dit-il. En m’intéressant à son parcours, j’ai vu qu’il avait pratiqué la radio pendant plusieurs années, mais qu’en général les spécialistes accordaient peu de place à ce travail. En m’y penchant, j’ai compris au contraire que ses textes radiophoniques étaient extrêmement riches du point de vue de la philosophie et qu’ils étaient issus d’une pratique du micro très particulière. »

Théoricien de la culture

 

L’Allemagne — pays du physicien Heinrich Hertz, qui a donné son nom aux ondes hertziennes — s’est mise à la radio avec la transmission d’un concert de Noël en décembre 1920. La République de Weimar compte 100 000 auditeurs en 1924 et plus de 4 millions en 1932. Les documents de la Conférence radioélectrique européenne de 1929 listent alors une trentaine de stations émettrices allemandes, mais le double en URSS.

Walter Benjamin y intervient pour vulgariser des sujets culturels à l’invitation de son ami Ernst Schoen, directeur des programmes littéraires à la station de Francfort. M. Baudouin propose un parallèle avec la chaîne France Culture, réputée de haute tenue intellectuelle. Le théoricien de la flânerie est aussi sous contrat avec une antenne de Berlin, où il tient une rubrique pour les jeunes sur l’histoire des quartiers et des rues de la capitale.

Dans sa correspondance, le kulturkritiker parle de son expérience radiophonique comme d’une activité mineure, d’un gagne-pain. Sa méthode épistémologique avant-gardiste, qui accorde une place centrale à l’art et à la littérature pour étudier l’histoire, lui a bloqué la voie vers l’habilitation par l’université. Walter Benjamin est un intellectuel précaire de son temps.

Les connaisseurs ont montré que la radio lui offre aussi un laboratoire pour tester certains de ses concepts politiques et esthétiques, qui ne constituent pas pour autant une philosophie de la radio. « Ce qu’il reproche à la radio de son temps, celle des pionniers, c’est qu’elle a trop tendance à séparer celui qui parle de celui qui écoute, avec, d’un côté, le speaker et, de l’autre, l’auditeur, dit M. Baudouin. L’idée de Benjamin, extrêmement moderne, c’est de créer une interaction, presque une interactivité, comme on dirait aujourd’hui, entre les deux pôles, émetteur et récepteur. »

Il y arrive en faisant appel à l’esprit critique et en s’appuyant sur le courrier des auditeurs, qu’il soit rempli d’éloges ou de protestations. Il tente aussi d’en faire intervenir au micro, mais la direction des radios de Francfort et de Berlin où il travaille lui refuse cette audace.

Ouvrir les ondes aux simples citoyens dans la spontanéité et l’improvisation paraît inconcevable. L’État contrôle les émissions produites dans une volonté pédagogique. Elles sont toutes scrupuleusement scriptées par des professionnels.

L’invention des modèles

M. Baudouin a aussi publié les Écrits radiophoniques (Éditions Allia) de Walter Benjamin, en 2014, en traduisant les archives originelles sauvées de la destruction et retrouvées à Postdam quarante ans après la Deuxième Guerre mondiale. Le recueil permet de mesurer l’ampleur et la profondeur des interventions. Les scénarios radiophoniques, le plus souvent dialogués et joués par des acteurs, empruntent au théâtre de son ami Bertolt Brecht.

« Quand il prend le micro, il devient un raconteur moderne, dit Philippe Baudouin. Il écrit d’ailleurs des contes au lieu d’en lire des anciens. Il fait le pari que cet art ancien de la narration peut perdurer dans le cadre de la reproductibilité technique d’un point de vue acoustique. Chez Benjamin, il y a donc toute une écriture radiophonique, qui devient un travail artistique. Il ne reste pas dans la simple posture du journaliste : il devient narrateur et conteur radiophonique. Dans ce sens, sa pratique de la radio est aussi une pratique artistique. »

Jusque-là, les speakers se contentaient de lire de vieux contes aux jeunes, et c’est tout. Benjamin, lui, crée une forme radiophonique autour du conte qui n’a jamais existé auparavant. C’est une manière de défricher. Il invente aussi des modèles radiophoniques, où il propose des manières de se comporter dans telle ou telle situation du quotidien. 

Il montre par exemple comment négocier une augmentation de salaire ou comment éviter qu’une dispute de couple ne mène au divorce. Benjamin consacre des épisodes aux marginaux, sorcières, Tziganes, brigands et trafiquants. Il explique pourquoi l’éléphant s’appelle éléphant et le bateau, bateau.

Il transpose des contes mettant en scène des personnages merveilleux, dont Peter Munk le Charbonnier, Monsieur Forgengueul, Lipsuslapus et même un roi de la piste de danse. Dans Radau um Kasperl (Chahut autour de Kasperl, diffusée le 10 mars 1932), un de ses grands succès de l’époque, il fait découvrir aux jeunes le fonctionnement de la radio, d’un micro, d’un studio, d’une antenne.

Le registre de langue reste accessible dans ce conte radiophonique, mais certaines productions benjaminiennes pour adolescents défendent un niveau franchement très (voire trop) exigeant un siècle plus tard. « Pour lui, vulgariser ne veut jamais dire simplifier », précise M. Baudouin.

Seuls deux extraits du Chahut autour de Kasperl (totalisant une quinzaine de minutes) ont survécu sur les 80 à 100 heures écrites par le philosophe de la radio. Les archives allemandes (Deutsches Rundfunkarchiv) les ont inclus sur un CD de 2003. Il existe des enregistrements de reprises contemporaines.

Philippe Baudouin a fait écouter les bandes originales à Stéphane Hessel, fils de Franz Hessel, très bon ami du philosophe, qui a reconnu « sans aucun doute » la voix de Walter Benjamin derrière celle du personnage de Kasperl. La prétention est critiquée, mais, si c’est bien le cas, il s’agit de l’unique trace touchante de la voix du maître à l’époque de sa reproductibilité technique…

L’aventure radiophonique s’est terminée dès que les nazis ont pris le pouvoir en 1933 en remplaçant l’éducation en ondes par la propagande. Walter Benjamin s’est suicidé le 26 septembre 1940, à 48 ans, en fuyant l’armée allemande, qui venait d’envahir la France.



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