La fin de l'ère Pierre Bruneau, de rigueur et de compassion

Pierre Bruneau reviendra cependant cet automne pour animer le «Face-à-face» entre les chefs de partis ainsi que la soirée électorale.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pierre Bruneau reviendra cependant cet automne pour animer le «Face-à-face» entre les chefs de partis ainsi que la soirée électorale.

Les Québécois devront faire une croix sur leur rendez-vous télévisuel quotidien avec le chef d’antenne Pierre Bruneau, qui animera jeudi soir son tout dernier bulletin de nouvelles sur les ondes de TVA. De la crise d’Oka à la tuerie de Polytechnique en passant par les attentats du 11 septembre 2001, le chef d’antenne aura été pendant 46 ans ce visage familier, cette voix réconfortante, capable de donner l’heure juste et de rassurer les téléspectateurs.

L’animateur l’admet d’emblée : c’est cette confiance que les Québécois lui ont accordée — en comptant sur lui pour qu’il les accompagne à travers les bons comme les pires moments de l’histoire — qui lui a permis de garder la flamme allumée pour son métier toutes ces années. Et même de retarder son départ à la retraite.

« J’avais déjà pris la décision de partir, mais quand est arrivée la pandémie, il y avait comme une nécessité de rassurer la population, […] d’être présent dans un moment aussi difficile pour ceux qui m’ont suivi pendant si longtemps », explique en entrevue l’homme de 70 ans.

Il dit avoir fait de son mieux pour rapporter les informations le plus clairement possible durant cette période trouble, tout en étant cette oreille à l’écoute des familles endeuillées. « Tous les jours, on annonçait des nouveaux morts de la COVID-19, souligne-t-il. Derrière ces chiffres, il y avait des familles qui m’écrivaient leur peine. Ç’a été difficile pour ces gens-là, ça m’a beaucoup touché. »

Ensuite, c’est la guerre en Ukraine qui s’est déclarée. Mais cette fois-ci, sa décision de passer le flambeau était prise. « Ça devenait très lourd pour moi. J’ai 70 ans, je sais qu’il me reste moins de temps devant moi qu’il y en a derrière. Je pense à tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je reporte. Si je continue, je ne le ferai jamais. C’est le moment de partir. Je veux avoir du temps pour moi », lance-t-il avec détermination, visiblement serein au sujet de sa décision.

Témoin privilégié

 

Ce lien fort tissé avec son public va néanmoins beaucoup lui manquer, reconnaît-il. Tout comme l’adrénaline de la salle de rédaction du réseau. Il décrit — encore avec passion — ces nombreuses soirées où un événement majeur commandait de laisser tomber le bulletin de nouvelles prévu pour partir en émission spéciale. « On “tuait” la une, on partait sur un nouveau sujet, qu’on découvrait en même temps que les téléspectateurs, raconte-t-il. Cette adrénaline-là, ça va me manquer. C’est grisant ! »

Il s’estime surtout « privilégié » d’avoir été aux premières loges des événements qui ont marqué l’histoire du Québec. Celui qui s’est joint en 1976 à l’équipe de Télé-Métropole (devenu TVA) a vécu en ondes les crises d’Oka de 1990 et du verglas de 1998, les inondations au Saguenay en 1996, les attentats du 11 septembre 2001, la tragédie de Lac-Mégantic en 2013, ou encore l’attentat à la grande mosquée de Québec en 2017. C’est sans parler du nombre incalculable de soirées électorales qu’il a animées dans les cinq dernières décennies.

La tuerie de Polytechnique, le 6 décembre 1989, reste l’événement le plus marquant de sa carrière. « Au début, je gardais la tête froide. Un reporter racontait les coups de feu entendus. Et rapidement, on parle de 2 morts, puis de 4, 6, 8, 14 victimes. En voyant les images des parents qui arrivaient, j’ai reconnu cette douleur que je connaissais si bien. L’espace d’un moment, j’ai failli déraper en ondes », raconte le chef d’antenne encore avec une pointe d’émotion dans la voix. Un an auparavant, en 1988, il avait lui-même perdu son fils Charles, décédé d’un cancer à l’âge de 12 ans.

Cet événement tragique a forgé l’homme, mais aussi l’animateur qu’il est devenu. « Je suis un gars de tête, mais aussi un gars de cœur. […] Être chef d’antenne, c’est rapporter les faits avec rigueur, expliquer la nouvelle, mais c’est aussi avoir de la compassion et savoir rassurer les gens », souligne-t-il.

Ces qualités lui ont d’ailleurs valu 23 trophées Artis durant sa carrière. Il a aussi reçu plusieurs autres reconnaissances, dont l’Ordre national du Québec en 2008 et l’Ordre du Canada en 2012. La semaine dernière, il a obtenu la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale.

TVA et rien d’autre

Des honneurs qui n’ont pas échappé à la concurrence, qui a maintes fois essayé de convaincre Pierre Bruneau de quitter TVA pour vivre une nouvelle aventure professionnelle.

Radio-Canada lui a offert un « pont d’or » à deux reprises, se souvient-il, en 1990 après la crise autochtone et en 2001 après les attentats du 11 Septembre.

L’animateur est toutefois resté fidèle à son employeur. « J’avais du plaisir tous les jours à me rendre au travail. TVA, c’était ma place. […] J’avais cette fierté d’avoir participé à en faire le réseau le plus écouté au Québec, d’avoir contribué à bâtir un code d’éthique et une grande crédibilité à la chaîne. […] J’avais aussi la responsabilité de rester pour les fidèles téléspectateurs, et aussi pour mes patrons, qui m’ont toujours témoigné leur confiance. »

Bien qu’il quitte cette semaine le bulletin de nouvelles de TVA, Pierre Bruneau reviendra brièvement en ondes cet automne pour animer le Face-à-face entre les chefs de partis ainsi que la soirée électorale.

Il n’exclut pas quelques apparitions ponctuelles par la suite, insistant toutefois sur son besoin de retrouver un peu d’ombre après tant d’années sous les projecteurs. Il prévoit notamment de célébrer ses 50 ans de mariage avec sa conjointe, Ginette, en 2023, « quelque part dans le monde ». Il souhaite aussi donner encore plus de son temps à la Fondation Charles-Bruneau, qui demeure sa plus grande fierté, avant même sa carrière hors norme.

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