Radio crémeuse ou traditionnelle ?

Photo: Darwin Doleyres Au fil des ans, des artistes ont laissé leur trace sur les murs de Montréal dans le cadre de Mural. Pour le 10e anniversaire du festival, «Le Devoir» présente une édition tapissée d’art urbain. Sur cette photo, la murale de l’artiste 2alas, sur la rue Saint-Urbain, près de l’avenue Mont-Royal Ouest.

À l’occasion du centième anniversaire de la radio francophone en Amérique du Nord, Le Devoir explore ce média en transformation.

La glorieuse finale de l’émission d’ICI Radio-Canada Première La soirée… était encore assez jeune quand un de ses trois piliers, le chroniqueur Olivier Niquet, a accepté de causer d’innovation à la radio. Celle de sa chaîne en particulier et celle du média en général, qui fête cette année son premier centenaire au Québec.

M. Niquet était sous le choc de la déferlante de gratitude des auditeurs qui le remerciaient lui, Jean-Sébastien Girard et Jean-Philippe Wauthier pour leur émission. Avant de sortir des ondes, trois jours plus tôt, l’animateur J.-P. Wauthier avait remercié Radio-Canada pour la liberté accordée pendant dix saisons.

L’émission La soirée est (encore) jeune a-t-elle pour autant tant innové ? A-t-elle seulement créé une nouvelle forme ? Le fallait-il même ? La nouvelle radio, finalement, est-ce toujours la vieille plus ou moins botoxée ? À cent ans, la radio sait-elle encore rajeunir ?

« Les gens ont apprécié notre liberté de ton dans cette période politiquement correcte, explique Olivier Niquet avec une franchise analytique désarmante. On a créé un espace de microclimat qui nous a permis d’aller assez loin. Mais La soirée reste quelque chose d’assez traditionnel. Notre différence venait de l’interaction entre nous trois. On savait se moquer de tout, et de nous aussi. »

M. Niquet se spécialise dans le sampling cocasse et grinçant d’extraits sonores d’émissions de radio.Il en a écouté des milliers d’heures depuis ses premières pratiques d’échantillonnage à l’émission Le sportnographe. Et alors ? Son verdict sur ce grand tout touffu et pas seulement sur sa propre défunte émission ?

« La radio est diversifiée au Québec, mais malheureusement, j’écoute surtout de la radio pas super bonne à cause de la nature de mon travail, répond-il. Ça reste de la radio parlée traditionnelle, ce qui n’est pas une mauvaise chose puisque des gens avec des personnalités fortes qui discutent, ça fonctionne. »

Écouter pour pourvoir

 

Marie-Laurence Rancourt, elle, souhaiterait d’autres prises de parole, pour ainsi dire, des deux côtés du micro.

« Je crois à une radio émancipatrice, drôle, inventive, contemporaine, dit la cofondatrice du studio de production de balados Magnéto, rencontrée dans ses jolis studios du boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Je ne me plains pas des sujets ou des thèmes qu’on entend en ondes. Je regrette surtout une absence de diversité de rapports au langage et donc de rapports au monde. »

Mais encore ? « Je regrette que ce médium de conversation et d’écoute ne s’intéresse pas assez aux autres, à tous les autres, poursuit-elle. Je trouve dommage la standardisation du langage, la déferlante de communications et de professionnels de la communication qui donne l’impression qu’on s’intéresse tous aux mêmes choses et de la même manière. On ferait de la bien meilleure radio si on sortait de notre façon très uniformisée d’en faire. »

Marie-Laurence Rancourt est une rare intello de la radio doublée d’une praticienne de l’audio. Diplômée en anthropologie et en sociologie, elle a travaillé à la maîtrise sur « une contribution à la critique de la radio de Radio-Canada », mémoire décortiquant la fermeture de l’ancienne Chaîne culturelle. Chez Magnéto, fondé en 2016, comme réalisatrice ouproductrice, elle a produit une cinquantaine de balados multiprimés.

« L’idée de départ de Magnéto, c’était de diffuser des réflexions, dit-elle. Avec le temps, on s’est diversifiés en faisant éclater les formes, alors que le balado commence à se standardiser lui aussi. On explore maintenant en théâtre, en cinéma, en continuant d’assumer notre fascination pour la parole. »

On peut se faire une bonne idée de ce qu’elle prône en écoutant Aalaapi. Faire silence pour entendre quelque chose de beau, qui donne la parole à cinq Inuites, ou encore Les travaux et les jours, « allégorie sonore » inspirée de la vie dans la communauté de Lac-Mégantic après la tragédie ferroviaire de 2013, qui y a fait 47 victimes. On a aussi pu découvrir ce qu’elle souhaitait dans La route des 20, avec Patrick Masbourian au micro, elle qui proposait des portraits de jeunes adultes diffusés à Radio-Canada Première. Elle élabore en ce moment un projet sur la Beauce, une pièce de théâtre basée sur des propos récoltés.

Des émissions radio-canadiennes comme La soirée est (encore) jeune ou Plus on est de fous, plus on lit ne la satisfont donc pas ? « Je suis pour la diversité, alors je trouve que ces émissions ont absolument leur place dans une programmation, mais ce n’est pas, pour moi, une radio inventive, ni sur le plan des idées, des esthétiques et de la manière de faire qu’on y développe. Ce ne sont pas non plus des émissions qui nous réunissent. Les gens invités dans ces émissions sont déjà entendus partout. »

C’est la radio avec les grands A du bottin de l’Union des artistes. « Dans la vie, il n’y a pas que des gens qui s’expriment comme ces gens-là en parlant des affaires qui intéressent ces gens-là. Je voudrais une programmation qui soit comme un voyage dans la vie. »

Retrouver le refoulé

 

Où trouve-t-elle son compte alors ? Passionnée de documentaires et de longues formes, Rancourt écoute la RTBF et France Culture ou la BBC. Elle cite LSD, la série documentaire, qui donne effectivement la parole à une infinité de paroles. Elle cite l’ACSR (l’Atelier de création sonore radiophonique), structure bruxelloise spécialisée en documentaire qui a beaucoup inspiré la création de Magnéto. Elle répète que l’idée de base, ce serait de marier les réflexions de la haute culture et les expériences de terrain.

Alexandre Courteau, animateur à ICI Musique, a participé à compter de septembre 2005 au laboratoire expérimental Bande à part (1996-2013), équivalent radio-canadien de Radio 3 de CBC. « Ma première commande, c’était de faire un podcast, raconte-t-il. J’ai demandé ce que c’était, et personne ne le savait vraiment. Les innovations technologiques ont souvent suscité, comme ça, des transformations de contenu. »

Il donne l’exemple de la transposition en balado de sa série d’histoires pour enfants créées depuis 2017 avec Pascale Richard autour du personnage El Kapoutchi, « le roi des méchants » (Éditions de la Bagnole). « Des productions semblables, il y en a beaucoup dans la francophonie, et avec un téléphone, on peut tous y avoir accès n’importe où, dit-il. La radio traditionnelle existera toujours, mais à côté, elle s’est beaucoup enrichie et diversifiée, et le balado est peut-être maintenant le lieu de l’innovation audio. »

La baladodiffusion a effectivement énormément donné ces dernières années, notamment parce que le média peut sortir de la grille horaire et des formats temporels standardisés. Le seul site Spotify en offre plus de trois millions. Radio-Canada propose déjà près de 200 productions maison.

M. Courteau parle avec admiration de Tunnel 29, balado de la BBC qui raconte l’aventure d’une percée souterraine ouvrant un passage à l’Ouest du temps de la guerre froide. En se baladant, il écoute l’émission sur l’environnement La Terre au carré et celle traitant des aventures et des procès Affaires sensibles, sur France Inter. Cela dit, il écoute encore beaucoup de radio radio. Il biberonne Radio-Canada. Il se branche sur FIP ou France Inter. Il écoute les chaînes commerciales aussi.

Et alors ? « Écouter quelqu’un parler, le format traditionnel, ça reste toujours bon et pas besoin d’en changer. La réinvention, oui, c’est une affaire cool. Reste qu’on écrit des histoires, qu’on parle aux gens et qu’à la base, c’est juste ça. Au 98,5, ça communique très bien, et chaque seconde est travaillée. »

Quand il ne cherche pas des poux à QUB radio ou ailleurs, Olivier Niquet se divertit et se cultive en écoutant des émissions d’histoire sur France Inter et France Culture ou Les pires moments de l’histoire, balado radio-canadien. Et quand il n’est pas en studio, en tournage ou en train d’écrire un livre ou des chroniques, l’homme de radio (on l’entendra à nouveau tous les jours à R-C en après-midi) donne des conférences dans les cégeps.

Les rencontres avec la jeunesse lui ont fait comprendre qu’elle n’écoute pas la radio, mais des podcasts. « Ils me disent que leur mère m’écoute, mais pas eux. Et souvent, ils écoutent des balados produits par des personnalités qu’ils aiment. »

Des A, quoi, et toujours les mêmes voix, les mêmes paroles… Le balado ne semble donc pas toujours s’avérer la nouvelle radio la plus innovante.

Olivier Niquet, qui travaille le son, fait observer qu’il faut du temps pour fignoler une production sonore, alors que la plupart des propositions audios restent dans des clous convenus. « Le balado, comme la radio, c’est souvent du monde qui jase, et souvent même des humoristes au micro, conclut-il. On revient à la base. On ne change pas tant que ça, on n’innove pas tant que ça… »

100 ans de latitude

Cent ans, l’heure des bilans. La radio commerciale née il y a à peu près un siècle à Montréal a été assez rapidement marquée d’une admirable inventivité. La musique est d’abord captée en direct, et les publicités comme les blocs d’information apparaissent très tôt. Le premier match de hockey est couvert du Forum en 1928. Les féministes suffragettes Thérèse Casgrain et Idola Saint-Jean animent leur émission L’actualité féminine à partir de 1932. Le curé de village, premier radioroman, signé Robert Choquette, entre en ondes en 1935. Sept ans plus tard, en pleine guerre mondiale, 22 créations théâtrales à écouter figurent à l’horaire de CKAC. Radio-Canada, lancée en 1936, diffuse en plus des spectacles en direct de l’opéra, des discussions sur l’actualité, des couvertures de la guerre. En fait, la plupart des formes encore dominantes à la télé trouvent leurs racines dans des innovations radiophoniques antérieures, dont les feuilletons, les comédies de situation, les jeux-questionnaires, et même les émissions pour enfants. La télé n’a pas tué la radio, l’Internet non plus. Le Web fournit aux opérateurs radiophoniques une vaste nouvelle plateforme de stockage et de transmission pour leurs productions, maintenant libérées des contraintes temporelles et géographiques. QUB radio n’existe que sur le Web. En quelques clics, n’importe qui, n’importe où, peut écouter n’importe quoi.


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