Médias - Le journal Ostrov, îlot solitaire de la «révolution orange»

Donetsk, Ukraine — À Donetsk, bastion du premier ministre prorusse Viktor Ianoukovitch dans l'est russophone de l'Ukraine, un journaliste d'opposition, Evhen Talychev, mène un combat solitaire pour la «révolution orange» et contre le pouvoir avec son hebdomadaire Ostrov («île»).

«Ici, tous les médias sont contrôlés par le pouvoir et les oligarques. La chaîne Kanal 5 [opposition] n'est pas retransmise dans la région et Ostrov est l'unique journal d'opposition à Donetsk», déclare M. Talychev, 52 ans, assis dans son bureau situé dans un quartier éloigné du centre.

Quatre journalistes de cet hebdomadaire tiré à 12 000 exemplaires tentent de détruire le mythe du «nationaliste à la solde des Américains» répandu dans la région sur le pro-occidental Viktor Iouchtchenko, vainqueur annoncé de la présidentielle, et dénoncent le pouvoir corrompu des «koutchmanoïdes», en référence au président sortant Léonid Koutchma.

«Ici, les gens ont peur d'Iouchtchenko, il est devenu une espèce d'épouvantail», estime M. Talychev, un petit homme aux yeux bleus vifs. Mais changer l'opinion des gens est extrêmement difficile dans une région où la candidat prorusse a obtenu plus de 93 % de voix à l'élection de dimanche.

L'état-major de M. Iouchtchenko à Donetsk n'a mené pratiquement aucune campagne dans la région ces dernières semaines, estimant qu'elle «ne donnerait aucun résultat».

M. Talychev dénonce la passivité de l'état-major du leader de la «révolution orange» et assure avoir proposé à l'entourage de M. Iouchtchenko d'organiser une campagne efficace dans la région. «Mais ma proposition a été rejetée», regrette-t-il.

«Brandir les drapeaux oranges à Donetsk, c'est taquiner le taureau», affirme pour sa part Petro Harvat, numéro deux de l'état-major de M. Iouchtchenko.

Pour les responsables de l'état-major, M. Talychev est «un rebelle» trop radical.

Dans son journal, il utilise des titres tranchants et un langage populaire, souvent argotique. Il avait présenté à la une début décembre des prisonniers avec le visage de Léonid Koutchma et de Viktor Ianoukovitch, surnommé «Bandikovitch» par Ostrov. Dans sa dernière édition, le journal a publié une photo de Viktor Iouchtchenko en père Noël et son alliée Ioulia Timochenko en princesse des neiges avec ce titre: «Le pouvoir au peuple pour le Nouvel An!»

Les articles d'Ostrov, fondé il y a deux ans, irritent le pouvoir local. Plusieurs imprimeries dans la région de Donetsk ont refusé d'éditer le journal et M. Talychev est obligé de l'imprimer à Kiev, ce qui lui coûte plus cher. Il affirme financer lui-même le journal. «J'ai mon propre business, notamment publicitaire», explique-t-il.

«Je reçois des messages SMS avec des menaces. Quelqu'un a crevé les pneus de ma voiture. Mon téléphone est sur écoute», assure le journaliste.

Il possédait aussi une chaîne de radio, Narodnaïa Volna («onde populaire»), qui a été privée de licence. M. Talychev, né à Donetsk, d'origine russe, est dans l'opposition au pouvoir depuis la chute de l'URSS, en 1991.

«Je n'étais pas dissident à l'époque soviétique, mais je voyais bien que la vie était toute autre que dans les journaux.» Électricien et ingénieur, il a beaucoup voyagé à travers l'URSS: Sibérie, Asie centrale, Extrême-Orient. «J'ai vu que partout, c'était pareil.»

Il est devenu entrepreneur après l'indépendance de l'Ukraine. «L'élite communiste est restée aux commandes, en changeant de visage. Elle ne s'occupait pas du pays. De petits princes se sont emparés des régions», estime-t-il.

«Le pouvoir d'Iouchtchenko sera un pouvoir démocratique, il se comportera autrement», est-il convaincu.