Le Devoir et Le Monde, presque au même diapason linguistique

Le français utilisé dans le journal Le Monde et le journal Le Devoir est similaire dans près de 80 % des cas. Et lorsque la langue utilisée dans Le Devoir diffère de la langue utilisée dans Le Monde, elle se distingue surtout par l'utilisation de «québécismes de création».

Un constat surprenant, selon la linguiste Marie-Éva de Villers. «C'est un constat inattendu parce qu'on estime généralement que ce sont les archaïsmes ou les emprunts à l'anglais qui constituent la spécificité du français au Québec. Or, qu'il y ait autant de néologismes témoigne de la grande vitalité du français au Québec, et de la réceptivité des Québécois pour actualiser leur langue et éviter les emprunts directs à l'anglais.»

Marie-Éva de Villers est auteure du Multidictionnaire de la langue française, et directrice de la qualité de la communication à l'École des HEC de Montréal. En 1997, elle a entrepris une recherche approfondie sur l'utilisation de la langue dans Le Monde et Le Devoir, en vue de l'obtention d'un doctorat en linguistique de l'Université de Montréal. Sa recherche est maintenant terminée, et elle fera l'objet d'un essai l'automne prochain chez Québec Amérique.

La linguiste voulait tracer un portrait actuel et documenté de l'usage réel de la langue, portrait s'appuyant sur des journaux «qui ont pour mémoire de dire l'actualité et d'établir une norme linguistique», dit-elle. Elle a donc choisi de comparer la langue utilisée dans Le Devoir à la langue utilisée dans Le Monde, deux journaux dont les publics cibles sont assez similaires. Elle a comparé tous les mots utilisés dans les deux quotidiens pendant une année de publication, l'année 1997.

Cette comparaison donne lieu à certaines statistiques fascinantes. Ainsi, on apprend que, en retirant les noms propres, l'année 1997 totalise près de 13 millions d'occurrences dans Le Devoir, et 24 millions dans Le Monde. Si on élimine les répétitions et si l'on ramène tous les mots variables à leur forme première dans le dictionnaire (en éliminant les pluriels, les conjugaisons de verbe, etc.), on obtient 25 000 mots différents, le même nombre de mots employés dans chacune des deux publications.

Pour mémoire, signalons qu'on trouve 60 000 mots dans Le Petit Robert. Le Trésor de la langue française recense environ 100 000 mots en français, de 1789 à 1960. «De façon générale, ajoute Marie-Éva de Villers, quelqu'un de très érudit utilise environ 10 000 mots. Un citoyen ordinaire en utilise quelques milliers.»

Jusque-là, donc, pas de surprise. Comparant les deux listes de 25 000 mots, elle a constaté que les mots se recoupaient dans une proportion de 77 %, une proportion qui représente donc le tronc commun aux deux journaux.

C'est dans la différence entre les deux listes que l'analyse devient intéressante. En éliminant certains termes techniques, Marie-Éva de Villers en arrive à 3180 mots propres au Devoir, et un peu plus de 3000 propres au Monde.

Le bloc de mots propres au Devoir peut se diviser ainsi: 8 % de ces mots sont d'anciens mots français qui ne sont plus utilisés par les autres francophones, par exemple «achalandage». Par ailleurs, 11 % sont des termes spécialisés non spécifiques au français québécois, que Le Monde n'a pas utilisés à cause des sujets journalistiques abordés. Et 13 % sont des emprunts à l'anglais ou aux langues amérindiennes, par exemple «caucus», «entrepreneurship», «triplex», «vidéoclip».

Il reste donc 68 % des mots propres au Devoir qui sont des québécismes de création, comme «courriel», «dépanneur», «motoneige», «décrocheur», «pourvoirie», «câblodistributeur».

«J'ai été étonnée de voir comment les Québécois adaptaient leur langue en puisant aux sources du français, explique-t-elle. Et la réceptivité des Québécois est considérable: par exemple, un an après que l'Office de la langue française avait proposé "courriel" pour remplacer "email", on ne trouvait plus aucun "email" dans Le Devoir. C'est l'innovation qui constitue le principal facteur de différenciation entre les nomenclatures québécoise et française, et non l'utilisation d'archaïsmes.»

Mme de Villers constate également que, en 1997, les nouveaux termes féminins comme «brigadière», «curatrice» ou «mairesse» représentaient 3 % des formes lexicales propres au Devoir. Cette féminisation des mots était presque inexistante dans Le Monde en 1997, mais en 2003 elle prenait de l'ampleur, alors que la chercheuse a recensé dans Le Monde des mots comme «auteure», «professeure» et «sénatrice» qui n'étaient jamais utilisés six ans auparavant.